Nicolas Beauzée (1717-1789)

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Beauzée

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Vous trouverez ci-dessous le travail de mémoire écrit en 1999 pour l’obtention de mon master de lettres à l’Université de Lausanne (Suisse), intitulé: « Ordre des mots et pensée linguistique au siècle des lumières: l’exemple de Nicolas Beauzée ». Ce travail peut être utilisé librement, à condition de citer sa source.

« Ordre des mots et pensée linguistique au Siècle des lumières : l’exemple de Nicolas Beauzée »

1. Introduction

1.1. L’ordre des mots

Le langage, comme la musique, n’existe que dans la dimension du temps ; un discours, un texte ne peuvent présenter simultanément à l’auditeur ou au lecteur tous les éléments qui les constituent. En ce sens, l’étude d’une langue ne saurait se limiter à celle des éléments individuels qui la composent ; elle consiste aussi à examiner comment ces éléments s’articulent entre eux, comment ils donnent naissance à une entité qui est plus que la somme de ses parties. La question de l’ordre des mots dans la phrase met en jeu les fondements mêmes du langage lorsqu’on considère, comme c’est le cas à l’époque classique, que la parole est avant tout la traduction de la pensée, et qu’elle doit, comme elle, être soumise à des impératifs logiques. Car l’ordre des mots s’identifie à l’ordonnancement de la pensée, à sa nécessaire cohérence. Bien parler, c’est-à-dire parler selon la vérité, c’est avant tout penser suivant les règles de la raison et faire en sorte que l’ordre des pensées se reflète dans le discours, qui a pour charge de transmettre ces pensées à l’extérieur, vers autrui.

Au premier abord, la question de l’ordre des mots, c’est-à-dire l’étude des règles qui régissent la disposition linéaire des mots dans la phrase et dans le discours, semble devoir être confinée dans le champ de la grammaire au sens le plus étroit. Mais sa position dans l’histoire de la pensée a été bien plus importante : abordée dès l’Antiquité, cette question acquiert aux XVIIe et XVIIIe siècles une place prépondérante dans le domaine linguistique aussi bien que dans le domaine philosophique, tout particulièrement en France. On a quelque peine aujourd’hui à se représenter l’importance de ce problème de grammaire aux yeux des plus grandes figures de la pensée des Lumières, qui ont presque toutes pris part, peu ou prou, à la controverse. Les encyclopédistes bien sûr, dont Beauzée, ont largement traité la question ; Diderot et d’Alembert eux-mêmes ont, chacun de son côté, apporté leur contribution. Par ailleurs, la glorification de la langue française, chez Rivarol notamment, trouve dans l’ordre des mots ses arguments les plus fondamentaux. Dès lors, il devient essentiel de comprendre pourquoi une telle question a pu acquérir le statut d’élément majeur de la réflexion sur le langage ; pourquoi elle est presque inextricablement mêlée à d’autres questions linguistuques essentielles, en particulier à celle de l’origine des langues, débat fondamental pour le XVIIIe. Il faudra d’autre part tenter de comprendre pour quelle raison cette question se transforme en un enjeu non plus seulement grammatical ou linguistique, mais philosophique et éthique ; pourquoi elle devient le lieu dans lequel s’investit toute une conception du langage, où se définissent les rapports entre langage et pensée, et dans lequel enfin s’exprime une vision du monde.

Aujourd’hui, la question de l’ordre des mots ne semble susciter d’intérêt que chez les historiens de la pensée linguistique ou de la philosophie du Siècle des lumières. Pourtant, davantage que le débat en lui-même, c’est ce qu’il révèle, les mécanismes de pensée et les différentes conceptions du langage qu’il met au jour, qui doivent nous intéresser ; car on s’apercevra alors que se dessinent ici, comme l’a montré Noam Chomsky1, des éléments de ce qui deviendra la linguistique moderne. Chomsky attira le premier l’attention des chercheurs sur une période jusqu’alors considérée comme négligeable parce qu’antérieure à l’émergence de la linguistique scientifique. S’ensuivirent nombre d’études sur la « linguistique » de l’époque classique ; la question de l’ordre des mots fut plus particulièrement traitée dans les années 1970, par des chercheurs comme Ulrich Ricken ou Sylvain Auroux. Aujourd’hui, par contre, l’intérêt pour cette question semble avoir diminué ; mais on aurait tort de croire que la question de l’ordre des mots a été résolue par l’émergence de la linguistique scientifique : il semble bien qu’on n’en sache pas beaucoup plus aujourd’hui sur le fond du problème. Ainsi, même si les travaux consacrés à cette question se focalisent pour la plupart sur sa dimension historique, son aspect strictement linguistique ne saurait être considéré comme définitivement réglé.2

D’autre part, les débats linguistiques des Lumières témoignent de conceptions de la langue qui sont loin d’avoir disparu et qui sont en partie à la source d’une façon d’appréhender la langue qui a cours aujourd’hui encore dans le champ officiel français en particulier, et plus généralement dans l’imaginaire collectif, francophone essentiellement.

Le but de ce travail consistera à montrer comment, au siècle des grammairiens-philosophes, un problème relevant à première vue de la seule grammaire peut donner lieu à des débats qui dépassent rapidement le cadre de cette discipline ; comment on construit une vision du monde à partir de règles de syntaxe, et comment, à l’inverse, on en vient à juger de points de grammaire en fonction de critères philosophiques ou métaphysiques.

1.2. Nicolas Beauzée

Le grammairien Nicolas Beauzée (1717-1789)3 occupe une place majeure dans le débat sur l’ordre des mots ; malgré cela, son nom est tombé aujourd’hui dans l’oubli, et les spécialistes ont tendance à voir en lui avant tout un continuateur de Du Marsais4. Suite à la mort de ce dernier, en 1756, c’est en effet à Beauzée que revient la responsabilité des articles traitant des questions linguistiques dans l’Encyclopédie. A ce titre, il est l’auteur (en collaboration avec Douchet parfois, souvent seul semble-t-il) d’articles fondamentaux tels que « langue », « grammaire », « usage », et, en ce qui concerne l’ordre des mots, des articles « syntaxe » et « inversion » essentiellement. Sa Grammaire générale5, publiée en 1767, est la première depuis celle de Port-Royal à se proposer un objet aussi vaste et à porter un tel titre ; une centaine de pages de ce texte sont consacrées à la question de l’ordre des mots. Cela montre l’intérêt que peut représenter le personnage de Beauzée pour illustrer la querelle sur l’ordre des mots. La complexité et les ambiguïtés de sa démarche théorique sur cette question empêchent de ne voir en lui qu’un défenseur des conceptions les plus classiques concernant l’origine des langues ou la syntaxe, même s’il représente, à bien des égards, la frange extrême du rationalisme linguistique.

Les théories linguistiques du Siècle des lumières sont souvent classées en fonction des systèmes philosophiques qui les sous-tendent. On est ainsi amené à répartir ces théories en deux groupes : celles qui relèvent du rationalisme et celles qui relèvent du sensualisme ; cette répartition a le mérite de mettre en valeur l’une des dimensions essentielles de la « linguistique » du XVIIIe siècle, à savoir la relation étroite qui se noue entre la pensée linguistique et la philosophie. Elle présente par contre l’inconvénient de simplifier à l’excès des systèmes de pensée complexes et rarement exempts d’ambiguïtés et de contradictions. Le cas de Beauzée est à cet égard représentatif : nous verrons que la modernité et les conceptions les plus traditionnelles se côtoient sans cesse chez lui, signe sans doute qu’il y avait à l’époque grande difficulté à définir l’objet dont la réflexion linguistique devait s’occuper. Les niveaux logique, philosophique, grammatical et historique étaient en effet convoqués pêle-mêle dans les démonstrations, sans que soient toujours établies entre eux des distinctions claires. Nous tenterons de comprendre pour quelles raisons il en allait ainsi dans le champ de la réflexion sur la langue, et pourquoi en particulier la pensée linguistique ne parvenait pas à s’affranchir de la question de l’origine, que Saussure rejettera pourtant comme étant un obstacle majeur à la constitution de la langue comme objet de science. L’examen des thèses de Beauzée nous servira à la fois à illustrer la pensée linguistique du XVIIIe en général, et à montrer, par la mise en évidence de l’originalité d’un auteur, la complexité des débats et des problèmes qui traversent cette période de l’histoire des idées.

2. La controverse sur l’ordre des mots

2.1. Définition

L’une des difficultés majeures que l’on rencontre dans l’étude des théories sur l’ordre des mots est la définition même de l’objet. L’ordre des mots, c’est pour le XVIIIe la succession linéaire des mots à l’intérieur de la phrase. Cette façon de voir n’est pas celle qui a eu cours à d’autres époques. Certes, des auteurs de l’Antiquité traitent eux aussi de l’ordre selon lequel des termes doivent être disposés au sein de la phrase ; mais il s’agit essentiellement chez eux d’établir le rapport entre deux termes, pour déterminer lequel des deux doit précéder l’autre selon des règles de hiérarchie, d’euphonie, etc. Cette définition peut encore s’appliquer au Moyen Age. Les Lumières ont une conception très différente, puisqu’ils se proposent d’examiner l’ordre des mots comme une succession linéaire chargée de traduire la pensée de la façon la plus précise possible. Ainsi est-il pour le moins hasardeux de vouloir dégager une définition unique de ce que l’on entend par l’ordre des mots. L’examen de l’évolution de ce concept depuis l’Antiquité jusqu’au Siècle des lumières6 permettra de mettre en évidence la diversité des points de vue. Diversité que les auteurs du XVIIIe ont contribué à gommer en réunissant artificiellement des théories disparates dans un même ensemble conceptuel, n’hésitant pas à annexer au service de leurs démonstrations des textes antiques dont la signification réelle est souvent très différente de celle qu’ils leur prêtent. Nous nous limiterons donc pour l’instant à dégager les éléments qui, sur cette question, sont propres au XVIIIe et plus particulièrement au domaine français.

Par-delà les divergences de vues et les débats souvent houleux que suscite la question de l’ordre des mots, il est possible de dégager un certain nombre d’éléments communs à tous les auteurs et aux divers courants de pensée. Le premier est sans doute le fait que l’ordre des mots est toujours considéré, au XVIIIe siècle, dans le cadre des rapports entre le langage et la pensée. L’ordre des mots, c’est en effet une succession linéaire chargée de traduire la pensée, qui, elle, est instantanée. Une conception commune au XVIIIe se dessine clairement ici: la caractéristique première du langage comme système de signes, c’est sa linéarité ; cette linéarité intrinsèque distingue le langage d’autres systèmes de signes, comme la peinture. Mais, surtout, elle l’oppose à la pensée ; or, à l’âge classique, le langage n’est pas perçu dans son fonctionnement propre en tant que système, mais comme l’instrument de représentation de la pensée. Traiter de l’ordre des mots, ce n’est dès lors plus examiner un point de grammaire, c’est élaborer une théorie de la signification, c’est-à-dire une description des rapports entre les objets du monde, la pensée et le langage. Michel Foucault va plus loin, qui définit la grammaire générale dans son ensemble comme « l’étude de l’ordre verbal dans son rapport à la simultanéité qu’elle a pour charge de représenter » [Foucault 1966 : 97].

L’autre difficulté majeure que présentent pour nous les textes du XVIIIe sur l’ordre des mots est l’absence de délimitation claire du champ d’investigation. Il s’agit, le plus souvent, de l’ordre des mots en français, ou d’une comparaison entre l’ordre des mots du français et celui du latin ; mais nous avons affaire la plupart du temps à des séries d’exemples plutôt qu’à des démonstrations générales. Il est également difficile de déceler chez les auteurs qui nous occupent une distinction entre les différentes formes sous lesquelles se manifeste la langue. La langue écrite sert bien évidemment de référence, comme c’est d’ailleurs le cas de manière générale dans la pensée classique. Mais des exemples tirés de la langue orale sont également utilisés dans les démonstrations, sans que soit évoquée une possible différence entre l’ordre qui se manifeste dans l’expression orale et celui que l’on rencontre dans l’expression écrite.

On le voit, la complexité de la controverse sur l’ordre des mots vient en partie de l’absence de définition claire de l’objet du débat. On pourrait résumer les choses en disant que, pour le XVIIIe siècle, étudier l’ordre des mots c’est étudier la manière dont, dans le processus langagier, une entité immatérielle et instantanée — la pensée — est traduite en une entité matérielle — les sons du langage ou les mots — qui se présente nécessairement en une succession linéaire, elle-même régie par des lois qu’il s’agit de découvrir.

2.2. Aperçu historique

2.2.1. Les différents paradigmes

La notion d’ordre des mots a considérablement varié au cours du temps ; il faut prendre avec la plus extrême prudence les textes qui la présentent comme étant toujours le même objet, toujours le même concept. Beauzée, comme d’autres, fait un usage abondant de citations d’auteurs antiques censées démontrer que sa façon d’envisager l’ordre des mots a la caution des plus grands, et surtout qu’elle a valeur d’universalité. En effet ces auteurs, bien qu’étudiant l’ordre des mots en latin (c’est-à-dire un ordre bien différent de celui qui a cours en français), seraient parvenus aux mêmes conclusions que Beauzée lui-même ! Il s’agit là de toute évidence d’une utilisation abusive de textes faisant allusion à la problématique de l’ordre des mots ; textes qui sont, par ailleurs, fort peu nombreux dans la littérature antique.

Pour rendre compte de l’évolution de la notion dans le temps, nous nous baserons sur l’un des ouvrages les plus importants pour cette problématique, celui de Roberto Pellerey7. Pellerey utilise en effet le principe du paradigme tel qu’il a été défini pour le champ des sciences « dures » par Thomas Kuhn dans La structure des révolutions scientifiques8. L’idée de Pellerey consiste précisément à s’affranchir de la vision qu’ont les théoriciens de l’ordre des mots du XVIIIe concernant l’histoire de cette question, pour dégager les spécificités de la période classique dans la façon d’envisager le problème. Seule une compréhension claire de cette spécificité permettra en effet d’expliquer l’importance qu’a prise, au Siècle des lumières surtout, le débat sur un point auparavant considéré comme mineur.

Pellerey distingue ainsi, dans l’histoire de la problématique de l’ordre des mots, quatre moments, ou quatre paradigmes si l’on s’en tient à la terminologie de Kuhn.

Le premier paradigme, le paradigme classique ou ancien (nous reviendrons dans la suite de ce chapitre sur les détails de chacune de ces périodes), serait caractérisé par les traits suivants : la notion d’ordre des mots n’existe pas au sens moderne ; la logique et la grammaire constituent des disciplines autonomes.

Le second paradigme serait, toujours selon les termes de Pellerey, le paradigme médiéval-roman (jusqu’au XVIe siècle), caractérisé notamment par le fait que la notion de construction s’applique uniquement au rapport entre deux termes.

Le troisième paradigme, celui qui va nous occuper dans ce travail, est le paradigme rationaliste-moderne (XVIIe, XVIIIe et début XIXe), dans lequel l’ordre des mots devient la partie centrale de la construction, et où la logique, la grammaire et l’ontologie sont étroitement liées.

Le dernier paradigme (XIXe-XXe) est le paradigme relativiste-contemporain: la logique et la grammaire sont à nouveau dissociées ; le discours est considéré en tant qu’énonciation, et non plus seulement comme la traduction de la pensée.

L’avantage de cette méthode réside bien sûr dans la clarification qu’elle entraîne, puisqu’elle permet de distinguer plusieurs théories dans ce qui semblait n’en former qu’une. Elle présente par contre le danger d’un « excès de clarification » : le fait de « découper » l’histoire d’un concept en unités distinctes entraîne nécessairement l’impression d’une grande stabilité théorique au sein de chaque période, puisque c’est au nom de cette stabilité même qu’on en a fait un paradigme spécifique. Dans le cas qui nous occupe, à savoir la période classique, cette manière de considérer les choses présente le risque de minimiser les changements majeurs de perspective qui sont survenus entre le début du XVIIe et la fin du XVIIIe. Faire d’une si longue période un tout homogène par-delà les différences qui s’y manifestent est en ce sens difficile à soutenir. Cela n’enlève rien au fait que, comme nous aurons l’occasion de nous en rendre compte, les oppositions qui se dessinent entre les différents courants de pensée n’empêchent pas les accords plus profonds, qu’on pourrait dire accords objectifs, entre des doctrines apparemment antagonistes. Il faut, avant d’en arriver là, retracer brièvement le parcours de la notion d’ordre des mots depuis l’Antiquité, où elle apparaît, jusqu’au Siècle des lumières.

2.2.2. Antiquité et Moyen Age

En Grèce antique, s’il existe dans la langue grecque une grande souplesse dans l’ordre des mots, il faut bien admettre que les préoccupations syntaxiques des théoriciens de la langue sont extrêmement réduites. Le langage est perçu avant tout comme l’ensemble des mots. Lorsque la notion d’ordre des mots est abordée, chez Denys d’Halicarnasse par exemple, c’est essentiellement dans sa dimension strictement grammaticale, c’est-à-dire dans le cadre des catégories de mots (noms, verbes) et non dans celui des catégories logiques. Chez Aristote, l’ordre des mots relève avant tout de la rhétorique et non d’une dimension ontologique. Il en va de même pour Cicéron ou pour Quintilien: l’ordre des mots est considéré dans son rapport aux stratégies argumentatives ; il convient ainsi de placer le mot jour avant le mot nuit, le mot homme avant le mot femme, etc.

C’est sans doute Priscien qui ouvre la voie à un rapprochement entre les catégories grammaticales et ontologiques, en posant que le sujet grammatical renvoie à la substance. Cette idée connaîtra une fortune considérable au Moyen Age, sous la forme de la théorie scolastique de l’ordo naturalis, qui fait de l’ordre des mots le reflet des catégories logiques. La notion d’ordre des mots se fonde à l’époque médiévale sur l’idée que la substance doit précéder l’accident. Mais il faut bien préciser qu’une telle conception ne vaut que pour les rapports entre deux termes, et n’exprime pas la nécessité d’établir un ordre linéaire précis pour l’ensemble de la phrase.

Outre cette dimension logique, issue de l’aristotélisme, l’évolution de la langue française elle-même ouvre la voie à de nouvelles façons d’envisager l’ordre des mots. La disparition progressive des flexions (aux environs du XIVe siècle) est « compensée » par le développement d’un ordre fixe chargé d’exprimer les rapports grammaticaux. Il semble toutefois qu’un ordre relativement fixe se soit imposé dès le bas latin, alors même que les flexions existaient encore9. L’ordre qui s’impose peu à peu est un ordre du type sujet-verbe-objet, qui, s’il reste majoritaire dans notre langue, n’est bien sûr en aucun cas une règle sans exceptions.

2.2.3. Le XVIe siècle

Les changements dans les conceptions que l’on se fait de l’ordre des mots sont de plusieurs ordres, et ils ont plusieurs sources : ils peuvent provenir d’un changement historique dans la langue, comme c’est le cas avec la disparition des flexions en français, mais ils peuvent aussi être la conséquence d’une évolution dans le domaine intellectuel, voire d’un bouleversement dans la sphère politique. C’est ce dernier cas de figure qui se présente au XVIe siècle : on cherche alors à doter le français d’un statut comparable à celui du latin, qui reste la langue dominante pour les fonctions « hautes », dans le domaine du savoir en particulier. L’ordre des mots est perçu à ce moment-là comme l’un des terrains sur lesquels une « défense et illustration » de la langue française peut se construire. Bien plus qu’un simple point de grammaire, l’ordre des mots est pour le XVIe siècle un espace où s’exprime l’idéologie d’un pays qui cherche à s’affirmer10.

Le premier théoricien à affirmer la valeur du français en se basant sur l’ordre des mots est Louis Meigret, en 155011. On rencontre pour la première fois l’idée d’un ordre « naturel ». Cet ordre consiste essentiellement pour Meigret à placer le sujet avant le verbe ; il ne s’agit pas encore, on le voit, de la conception que s’en fera le XVIIIe. Mais, déjà, la dimension idéologique de la théorie de l’ordre des mots est en place : les langues peuvent être comparées entre elles, on peut en établir la « valeur » en se fondant sur la syntaxe et non plus sur le vocabulaire. Quant à l’ordre des mots du français, il correspondrait aux catégories logiques, contrairement à l’ordre latin.

On le voit, il est assez périlleux de considérer le XVIe siècle comme relevant du même paradigme que le Moyen Age ; cette difficulté vient du fait que, si le traitement de la question de l’ordre des mots n’a guère évolué sur le plan grammatical ou philosophique, la dimension idéologique et politique en a au contraire été bouleversée. La méthode consistant à délimiter de grandes périodes homogènes trouve là encore ses limites, car elle se heurte à la nature nécessairement multidimensionnelle de tout problème concernant le langage. Les différentes catégories de pensée sur lesquelles se fonde la question de l’ordre des mots — les catégories idéologique, grammaticale, ontologique, philosophique, etc. — n’évoluent pas toutes nécessairement de la même façon, ni au même rythme.

2.2.4. Le XVIIe siècle

Le XVIIe siècle cherche, dans le domaine du langage, à se démarquer aussi bien du modèle latin traditionnel que du XVIe siècle, auquel il oppose sa recherche de la précision et de l’« épuration » du vocabulaire, s’opposant au foisonnement verbal et à l’abondante activité de création lexicale du siècle précédent. Dans le domaine de l’ordre des mots, un changement profond intervient, en ce sens que le concept cesse de renvoyer essentiellement au rapport qui se noue entre deux mots, pour désigner désormais la place des mots dans la succession linéaire de la proposition. Cette modification du point de vue est due pour une part importante à la querelle dite des Anciens et des Modernes : la comparaison entre les langues devient un objet central du débat intellectuel ; la notion de valeur d’une langue, pour le moins contestable à nos yeux12, tend à s’imposer comme une évidence. Il ne s’agit plus de savoir s’il est pertinent d’affirmer la supériorité de telle langue sur telle autre ; il faut seulement décider des critères sur lesquels une telle comparaison peut s’appuyer. L’ordre des mots devient rapidement un argument fondamental aux yeux des partisans du français. Désormais considéré comme l’un des plus sûrs indices de la valeur d’une langue, il acquiert le statut de concept linguistique à part entière.

Une étape majeure est franchie avec la Grammaire dite de Port-Royal, en 166013. L’idée selon laquelle existerait en français un ordre « direct » dans la construction de la phrase va se trouver grandement confortée, même si Port-Royal ne cherche pas particulièrement à démontrer la supériorité du français. La nouveauté réside plutôt dans l’application au domaine grammatical du schéma philosophique qu’est le rationalisme. Le rationalisme pose, selon Pellerey14, l’isomorphisme entre la réalité, la pensée et la langue : la structure du réel se reflète dans les catégories intellectuelles, qui elles-mêmes se reflètent dans le langage. L’ordre grammatical et l’ordre logique sont unifiés, notamment autour de la notion de sujet et d’attribut, qui deviennent des catégories logiques autant que des éléments grammaticaux.

Cette unification des divers niveaux d’analyse est portée à son plus haut point chez des auteurs qui tentent de démontrer la supériorité du français sur le latin. C’est le cas notamment avec Le Laboureur, dans un ouvrage publié en 1669 et dont le titre est significatif, Avantages de la langue française sur la langue latine. Le Laboureur est important à plus d’un titre : il est le premier à considérer l’ordre des mots comme un élément fondamental du processus langagier ; mais, surtout, il affirme que le déroulement de la phrase en français est conforme à l’ordre de succession des pensées. Pour parvenir à une telle conclusion, il faut passer par un certain nombre d’éléments théoriques que le rationalisme a développés : premièrement, la pensée doit être conçue comme linéaire, c’est-à-dire se construisant selon un processus logique de déroulement15. Deuxièmement, il faut que la pensée soit considérée comme un mécanisme universel, régi en tout temps et en tout lieu par les mêmes lois fondamentales, celles de la raison, elle-même universelle.

Une fois admis ces présupposés, les différences entre les langues peuvent être aisément définies, puisqu’il suffit de rapporter les procédés particuliers de chaque idiome aux universaux de la logique et de la raison. Ainsi en vient-on à dire que, la pensée étant partout la même, certaines langues en suivent le déroulement, alors que d’autres s’en éloignent16. L’isomorphisme entre langage et pensée conduit à mettre en valeur l’ordre sujet-verbe-objet : le sujet renvoie à la substance ; le verbe à la modification de cette substance ; l’objet au résultat de cette modification. Aristote sert de caution philosophique au rapprochement de niveaux apparemment hétérogènes. Le passage de la sphère logique à la sphère langagière se fait précisément au nom d’une nécessité logique : il faut évoquer la substance avant sa modification, la modification avant son résultat ; l’ordre hiérarchique et l’ordre spatial se confondent. L’une des conséquences absurdes à nos yeux d’une telle façon d’envisager les rapports entre pensée et langage est que les malheureux Romains étaient condamnés à penser selon l’ordre immuable de la raison et à s’exprimer autrement ; ainsi Cicéron pensait-il en quelque sorte en français avant de s’exprimer en latin ! De telles affirmations sont encore fréquentes au XVIIIe, même si, nous le verrons, les rapports entre pensée et langage sont envisagés sous un angle différent.

A partir de Le Laboureur et de ses successeurs, la problématique de l’ordre des mots va tendre à dominer tout discours sur la syntaxe et à occuper une place de premier plan dans la réflexion linguistique en général. Le développement de la théorie de l’ordre direct, dans le rapprochement que celle-ci effectue entre la doctrine rationaliste et la grammaire, contribue à renforcer la dimension philosophique de la réflexion grammaticale et linguistique. Le XVIIIe marquera l’apogée de ce mouvement, à tel point qu’on utilise souvent, pour désigner les grammairiens du Siècle des lumières, l’expression de grammairiens-philosophes. Le mouvement est par ailleurs à double sens, les philosophes ou les mathématiciens commençant à se faire eux-mêmes grammairiens.

3. L’ordre des mots au XVIIIe

3.1. Evolution de la notion au tournant du XVIIIe siècle ; premières critiques

Si, à partir du XVIe siècle et au cours du XVIIe siècle, la question de l’ordre des mots a servi d’argument « nationaliste » dans une démarche d’affirmation de la valeur de la langue française, la querelle se déplace au XVIIIe vers le champ philosophique. Certes, la glorification du français ne disparaît pas ; elle atteint même son point culminant vers la fin du siècle avec Rivarol. Mais Rivarol, s’il reste l’un des exemples les plus célèbres des théories linguistiques des Lumières, n’en est pas moins archaïque par bien des aspects ; et il occulte par ses outrances mêmes la complexité du débat, dont il n’extrait que ce qui vient confirmer sa propre théorie. L’ordre des mots devient essentiellement un argument d’une controverse entre deux systèmes. Et quand, au cœur de ce débat, les langues sont comparées entre elles, cette comparaison n’est plus uniquement une tentative de glorification d’un pays ou d’une culture ; elle est avant tout illustration des vertus d’un système de pensée, et c’est pourquoi les langues sont de plus en plus, nous le verrons, envisagées sous la forme de typologies.

Nous nous contenterons pour le moment d’esquisser dans ses grandes lignes l’évolution de la question de l’ordre des mots au XVIIIe siècle ; le détail des divers points de vue apparaîtra en cours d’analyse, quand nous en viendrons aux différents aspects de la doctrine de Beauzée.

Le XVIIIe siècle se distingue du siècle qui le précède par le désaccord qui s’y manifeste entre les différents courants de pensée sur la question de l’ordre des mots. Pourtant, les premières réserves ou les premières critiques contre la doxa de l’ordre naturel se font jour au XVIIe déjà, sans que le débat prenne encore la forme d’une opposition bipolaire. La première remise en cause de l’idée d’un ordre naturel fixé et rigide peut sans doute être attribuée à Cordemoy, dans son Discours physique de la parole, publié en 166817. Mais les premières contestations de la notion d’un ordre naturel de type sujet-verbe-objet ne viennent pas tant d’une analyse langagière ou d’une observation de l’usage que de conceptions philosophiques divergentes. C’est ainsi que Cordemoy, par exemple, met l’accent sur le rôle de l’imagination dans le langage. Mais c’est surtout une autre idée qui, chez lui, conduit à remettre en cause les conceptions les plus communément admises : cette idée, c’est la contestation de la linéarité de la pensée, sur laquelle reposait jusqu’ici toute la notion d’ordre naturel ; l’ordre dit naturel était considéré comme tel parce qu’il était censé suivre pas à pas le déroulement de la pensée elle-même. Or Cordemoy émet l’idée que la pensée se présente dans l’esprit sous la forme d’un « tableau », c’est-à-dire en une simultanéité. L’ordre des mots ne peut plus suivre simplement l’ordre des pensées, puisque celles-ci ne se présentent plus en une succession. L’ordre des mots doit donc être souple pour rendre compte du « tableau » de la pensée, et non rigide comme il l’est en français. Etrangement, l’idée d’une pensée simultanée ne ruinera aucunement la théorie de l’ordre naturel ; nous verrons notamment comment Beauzée parvient à concilier ces deux principes apparemment contradictoires, le principe de la pensée simultanée (ou instantanée) et celui d’un ordre des mots fixe destiné à la traduire fidèlement.

Cette nouvelle manière d’envisager les rapports entre pensée et expression connaît une fortune certaine. On la retrouve tout d’abord chez Bernard Lamy, dans l’édition remaniée de sa Rhétorique ou l’art de parler qui paraît en 1701. Lamy est le premier à développer pleinement l’idée qu’a émise Cordemoy, et à introduire une notion qui est à la source des théories sensualistes sur l’ordre des mots ; cette notion, c’est celle de liaison des idées. En effet, ne considérant plus la pensée comme la succession, dans un ordre logique, des idées qui la composent, Lamy en vient à renouveler la conception des rapports qui doivent exister entre les idées et leur expression. Ce qui importe désormais, c’est de bien les lier entre elles ; l’ordre des mots doit être soumis à cette exigence. En conséquence, il faut beaucoup plus de souplesse dans l’ordre des mots que n’en autorise la doctrine traditionnelle.

Les contestations de la théorie classique de l’ordre des mots sont fondées essentiellement sur la théorie des idées et non sur l’observation de l’usage linguistique proprement dit. Mais ce n’est après tout que la conséquence de la théorie traditionnelle elle-même, qui se confond pratiquement avec une théorie des idées ; les implications linguistiques pratiques ne sont perçues que comme les mises en pratique de schémas élaborés dans le champ philosophique.

Il ne faudrait pas pour autant sous-estimer le bouleversement dans la question de l’ordre des mots que représentent Cordemoy et Lamy. L’idée de la pensée comme tableau, outre le succès que la métaphore elle-même connaîtra, est bien plus qu’un changement de détail ; elle remet en cause, par-delà le problème de l’ordre des mots, toute la conception que l’on se fait des rapports entre pensée et langage, c’est-à-dire la théorie linguistique dans son entier. Il faudra dès lors réinventer la façon dont s’articulent pensée et langage autour d’une notion nouvelle, celle de la traduction dans l’espace d’une entité ponctuelle. C’est un champ nouveau qui s’ouvre ici, et il devient difficile de soutenir l’idée d’un paradigme homogène qui irait du XVIIe au début du XIXe. Si l’on se réfère en effet à nouveau à la définition que donne Foucault de la grammaire générale, à savoir « l’étude de l’ordre verbal dans son rapport à la simultanéité qu’elle a pour charge de représenter », on se trouve contraint de voir dans la nouvelle façon d’envisager les rapports entre pensée et langage l’émergence d’un autre paradigme, propre au XVIIIe siècle et distinct du paradigme classique du XVIIe.

Outre cette contestation de la théorie traditionnelle de la construction fondée sur la théorie des idées, d’autres critiques d’un ordre fixe des mots apparaissent au XVIIe, basées cette fois davantage sur des arguments d’ordre rhétorique. C’est le cas avec La Bruyère et Fénelon, qui critiquent tous deux la rigidité, voire la sécheresse, qu’engendre un ordre des mots trop fixe et immuable. Cette contestation manifeste en fait leur refus de voir appliquer la doctrine rationaliste au domaine linguistique. Le rationalisme ne reconnaît pour but au langage que la transmission des idées, rejetant les autres fonctions assignées traditionnellement à la rhétorique, à savoir plaire et émouvoir.

Nous reviendrons bien sûr sur les questions de rhétorique telles qu’elles se manifestent dans le débat sur l’ordre des mots ; mais ce qu’on aperçoit ici, c’est que les termes de la controverse sur l’ordre des mots en particulier et sur le langage en général qui fleurira au XVIIIe se dessinent dans la dernière partie du XVIIe siècle déjà ; aussi bien dans le domaine de la théorie des idées, sur lequel va porter l’essentiel du débat, que dans le domaine de la rhétorique, où, avant même l’émergence du sensualisme proprement dit, le rationalisme le plus strict est contesté au nom d’une vision plus complexe du langage, considéré au-delà de sa seule fonction de « traduction ».

3.2. La « querelle des inversions » : les théories majeures.

La controverse sur l’ordre des mots au XVIIIe, qu’on a souvent appelée « querelle des inversions », est caractérisée par la relative homogénéité des positions qui s’y manifestent, et que l’on peut répartir, grosso modo, en deux camps antagonistes. Le premier est celui dit du rationalisme, composé des successeurs de Descartes, qui sont d’ailleurs souvent plus rationalistes, notamment sur les questions linguistiques, que ne l’était Descartes lui-même. Le second camp, dit sensualiste, est issu des théories de Locke et des travaux de Condillac. Ce qui nous intéresse ici, dans cet antagonisme entre deux écoles de pensée, c’est le fait que les appartenances philosophiques de chacun conduisent très directement à une position correspondante sur la question de l’ordre des mots : il y aurait ainsi un ordre des mots de type rationaliste et un ordre des mots de type sensualiste. Cette opposition se concrétise dans la querelle entre les tenants de l’ordre français, censé être l’expression de la raison à l’œuvre dans le langage, et les partisans de l’ordre latin, davantage conforme, selon eux, à l’expérience sensible.

La vivacité de la querelle ne doit pas faire illusion : les deux conceptions se rejoignent sur la notion de valeur inégale des différentes langues et sur l’idée selon laquelle l’ordre des mots est le critère majeur de jugement d’une langue. Avant d’aller plus loin, je voudrais évoquer un grammairien qui nous montre que ces postulats, certes dominants, n’étaient pas admis universellement : il s’agit du Père Buffier, auteur d’une Grammaire française publiée en 170918, ouvrage pourtant peu étudié dans les nombreux travaux qui portent sur la linguistique des Lumières19. Buffier n’admet ni l’idée selon laquelle il y aurait un ordre naturel, ni même la thèse de l’inégale valeur des différentes langues, sur laquelle reposent pourtant toute la querelle des inversions et une bonne partie des théories linguistiques de son temps. Il conteste de même au langage la rationalité qu’on lui prêtait d’ordinaire : « Ainsi la raison n’a proprement rien à faire par rapport à une langue »20. Il s’agit là d’un relativisme linguistique tout à fait surprenant pour l’époque ; cet exemple suffit sans doute à démontrer que les théories linguistiques des Lumières ne sont pas parfaitement homogènes, même si les concepts que Buffier conteste sont admis par une immense majorité des théoriciens et constituent la vision dominante de la langue. En ce sens, Buffier reste une exception ; mais il atteste la complexité de la pensée linguistique du XVIIIe, qui, notamment dans le cas de la querelle des inversions, peut parfois sembler se réduire à des positions facilement étiquetables.

Le rationalisme est en quelque sorte à la source de la grammaire générale, puisque l’idée même de grammaire générale se fonde sur la croyance en une universalité des mécanismes langagiers (ou du moins de certains d’entre eux) par-delà les différences de surface entre les langues. De même, le dualisme cartésien, qui vise à distinguer clairement entre les domaines du corps et de l’esprit, trouve son prolongement dans la sphère linguistique sous la forme d’une nette séparation entre la dimension physique du langage (le son) et sa dimension « spirituelle » (le sens). Or la simple observation amène à constater que la raison universelle ne se manifeste pas dans le son, puisque les mêmes idées ne se traduisent pas d’une langue à l’autre par les mêmes éléments phoniques21. D’où la recherche d’autres mécanismes universels dans le langage, en particulier dans le domaine syntaxique. L’une des caractéristiques de la théorie classique du langage est en effet de raisonner presque essentiellement à partir de la théorie des idées. Les idées étant, selon les cartésiens, innées et universelles, et le langage n’ayant que leur traduction pour objet, on comprend aisément comment peut s’imposer la conviction qu’il existe un ordre universel des mots. Que cet ordre soit précisément celui du français n’est guère plus étonnant. Ainsi le rationalisme tend-il à occulter la dimension affective du langage, qui, en tant que manifestation du corps, s’opposerait à la communication sans obstacle des idées. La querelle des inversions telle qu’elle se développe au XVIIIe siècle est donc aussi un débat sur les fonctions du langage et non seulement sur son fonctionnement.

Si les premières critiques de la doxa se font au nom d’une multiplicité des rôles du langage, c’est avec l’émergence du sensualisme que la contestation va s’appuyer sur des fondations philosophiques et argumentatives beaucoup plus solides. Par ailleurs, le sensualisme contribue au déplacement du débat linguistique vers le terrain de la philosophie et de la théorie des idées.

Le sensualisme est issu de l’œuvre du philosophe anglais John Locke, et notamment de son Essay concerning human understanding, publié en 169022. Locke réfute le principe cartésien des idées innées, pour mettre l’accent sur le rôle joué par les sens dans la formation des idées. Ces dernières se forment soit directement à partir de la perception sensible (sensation), soit par un processus intellectuel (reflection). Cette manière de concevoir s’oppose au cartésianisme sur des points très importants : elle va à l’encontre du dualisme cartésien, la pensée étant pour Locke une qualité du corps ; elle remet en cause la frontière nette entre l’homme et les animaux : ce qui distingue l’esprit humain de celui des bêtes, ce n’est plus tant l’âme qu’une plus grande faculté d’abstraction ; différence de degré, donc, non de nature. Condillac23, qui se fit l’avocat en France des idées de Locke, est même allé plus loin que son modèle. Dans son premier livre, l’Essai sur l’origine des connaissances humaines (1746), qui s’inspire jusque dans son titre de l’ouvrage du philosophe anglais, il fait l’économie de la notion de réflexion développée par Locke : pour lui, toute faculté de connaissance provient de l’expérience sensible. Les pensées ne sont rien d’autre que des sensations transformées. On imagine quel bouleversement une telle conception de la pensée peut introduire dans une réflexion linguistique qui est avant tout une théorie des idées, au moment où le modèle rationaliste visait à évacuer du domaine du langage tout ce qui avait trait à l’expérience sensible. Les sens ne sont, pour les rationalistes, qu’un obstacle sur la voie de la pensée ; Condillac en fait au contraire l’un des éléments constitutifs de toute opération de l’esprit humain.

Nous reviendrons sur les théories du signe des cartésiens et des sensualistes ; mais on peut affirmer que c’est l’arrivée en France de la pensée de Locke, par l’intermédiaire de Condillac, qui donne le véritable coup d’envoi à ce que l’on a appelé la querelle des inversions. En effet, non seulement Condillac adopte sur la question un point de vue qui se démarque nettement de ceux qui étaient communément admis avant lui, mais il confère surtout au débat une véritable dimension philosophique, et il le relie presque indissociablement à la question de l’origine (aussi bien l’origine des connaissances que celle du langage, ce qui, pour le XVIIIe, est à peu près la même chose).

La querelle des inversions proprement dite (c’est-à-dire pour l’essentiel la querelle entre rationalistes et sensualistes) dure une vingtaine d’années ; Pellerey la situe exactement entre 1747 et 176724. La première date correspond non pas à la publication de l’Essai de Condillac, mais à celle des Vrais principes de la langue françoise de l’abbé Girard, texte qui introduit une typologie des langues promise à un succès remarquable. J’aurais personnellement tendance, s’il fallait donner au débat un point de départ, à choisir plutôt l’ouvrage de Condillac, qui pose les véritables fondations du débat tant sur le plan philosophique que sur le plan de la théorie du signe. Quant à la « fin » de la querelle (fin relative bien sûr), Pellerey la situe précisément à la publication de la Grammaire générale de Beauzée. On ne peut pas dire que Beauzée mette un point final à cette question, qui reste débattue après lui ; certes il marque une étape importante, mais son ouvrage suscite un renouvellement de la dispute plutôt que son abandon : Charles Batteux, le « champion » de l’ordre latin, lui répond dans son Nouvel examen du préjugé sur l’inversion, pour servir de réponse à M. Beauzée, également en 1767. Ces quelques réserves mises à part, on peut être d’accord avec Pellerey pour situer le cœur de la dispute sur l’ordre des mots dans ces années-là, c’est-à-dire de la seconde moitié des années 1740 à la fin des années 1760. Après, il y a diminution progressive de l’intérêt pour cette question plutôt que fin abrupte, le débat ne connaissant pas, même aujourd’hui, de « solution » définitive.

Curieusement, l’abbé Girard, qui répartit les langues par types en se basant sur l’ordre des mots et donne par là même une impulsion décisive à la querelle des inversions, n’appartient véritablement à aucun des deux camps en présence. Dans ses Vrais principes de la langue française, il a l’idée de « classer » les langues selon la construction qu’elles adoptent ; il distingue alors trois types de langues : les langues analogues, c’est-à-dire celles qui suivent l’« ordre naturel » (le français, l’italien, l’espagnol), les langues transpositives, qui suivent l’« imagination » (le latin, le moscovite), et enfin les langues mixtes, celles qui possèdent à la fois les deux caractéristiques (le grec, le teutonique).

On voit immédiatement quel parti les rationalistes aussi bien que les sensualistes peuvent tirer d’une telle classification : selon que l’on est dans l’un ou l’autre camp, on s’attachera à démontrer la supériorité de tel ou tel type de langue sur tel ou tel autre. On dira que c’est l’ordre analogue qui est le plus naturel, ou au contraire l’ordre transpositif ; que celui-ci a précédé celui-là dans l’histoire, que la langue primitive appartenait à un groupe plutôt qu’à un autre, et ainsi de suite. La typologie présente en ce sens des « avantages » indéniables sur la simple comparaison de langues individuelles. On peut notamment, grâce à elle, fonder la discussion sur des principes généraux plutôt que sur les seuls cas particuliers, qui peuvent fort bien n’être le fait que du hasard ou du caprice. Si une langue fonctionne selon tel ou tel principe, cela peut être le résultat de son histoire individuelle ; si, par contre, on peut répartir toutes les langues en deux ou trois grands groupes, c’est parce qu’il existe dans chaque langue des tendances de fond qui la relient à certaines langues et l’opposent à d’autres. Il est dès lors aisé de faire de ces éléments fondamentaux du langage — ici la syntaxe — le reflet de mécanismes qui dépassent la simple dimension linguistique ; dans le cas qui nous occupe, ce sont les mécanismes de la perception et de la pensée que l’on va « chercher » dans la syntaxe.

Le système typologique présente un autre avantage dans l’étude des langues : il fournit des critères sur lesquels peut se baser la description historique, qui est l’une des préoccupations essentielles du XVIIIe siècle. Or l’importance accordée d’une manière générale à la syntaxe se traduit également dans la recherche de l’origine des langues. Lorsque la syntaxe devient le critère principal de jugement de la valeur et du caractère particulier d’une langue (en un mot, de son « génie »), elle permet également d’en dresser la généalogie. Girard va jusqu’au terme de ce raisonnement : il considère comme erronée l’origine latine que l’on attribue d’ordinaire au français. Naturellement, cela nous semble aller contre l’évidence, en particulier celle du vocabulaire ; mais il faut tenir compte de deux éléments : d’une part, les connaissances étymologiques de l’âge classique ne sont pas celles que nous possédons aujourd’hui ; d’autre part, l’importance centrale accordée par les Lumières à la syntaxe relègue les autres composantes du langage à l’arrière-plan. Nous verrons que Beauzée reprend sur ce point les conceptions de Girard.

La théorie typologique fournit donc un cadre aux arguments des uns et des autres ; du côté des partisans de l’ordre « inversé », on peut distinguer surtout Charles Batteux et Diderot. Batteux est le plus farouche partisan de l’ordre latin, c’est-à-dire d’un ordre plus libre que celui du français. Cette liberté dans l’ordre des mots a pour vertu à ses yeux de permettre au discours de s’adapter à la situation du locuteur, de suivre en quelque sorte les mouvements de son âme. Car la pensée ne se forme pas, selon lui, par la combinaison des idées innées : elle naît de l’activité des sens. Le langage doit donc suivre les mouvements incessants de la perception.

Diderot, s’il est également favorable à l’ordre libre du latin, pose toutefois sur ce problème un regard plus ambigu, comme c’est presque toujours le cas chez lui. Chaque ordre des mots et presque chaque langue s’adaptent à une situation donnée, à un état d’esprit ou à une activité : tel ordre conviendra à la poésie, tel autre à la philosophie, etc. Nous reviendrons sur ce type de raisonnement, dans lequel on peut voir comme un résumé de la pensée linguistique du Siècle des lumières.

Egalement difficile à classer, un texte assez bref de d’Alembert consacré à la problématique de l’ordre des mots mérite incontestablement l’attention : il s’agit de son Eclaircissement sur l’inversion25. Ce texte, sur lequel nous aurons l’occasion de revenir, a été relativement peu étudié26 ; il présente pourtant un intérêt certain. D’Alembert tente en effet de relativiser l’importance de l’ordre des mots, dont il met en évidence le rôle syntaxique dans le cas du français (la disposition des mots étant chargée d’exprimer les rapports syntaxiques).

Les rationalistes que sont Du Marsais et Beauzée s’opposent à l’idée selon laquelle l’état présent du locuteur ou la perception sensible doivent présider à la disposition des mots dans la phrase. La pensée seule doit guider la disposition des mots ; or ils considèrent la pensée comme régie par les lois universelles de la raison. Donc un ordre libre des mots, bien loin de favoriser la communication des idées, vient l’entraver et créer la confusion. Du Marsais, prédécesseur de Beauzée, introduit un certain nombre de notions que ce dernier va par la suite reprendre et développer. Ces notions, Du Marsais les expose notamment dans l’article « construction » de l’Encyclopédie, qui figure dans le tome IV (1754).

L’un des points essentiels de la pensée linguistique de Du Marsais est la nette distinction qu’il opère entre les structures profondes et les manifestations de surface. Cette opposition n’est pas sans lien avec le rôle pédagogique qu’il se propose : pour apprendre les langues, il faut d’abord en isoler les structures universelles, occultées au premier regard par les différences superficielles. Cette séparation entre l’universel et le particulier se concrétise dans le cas qui nous occupe en une distinction entre la construction, disposition apparente des mots dans la phrase, et la syntaxe, ensemble de règles universelles d’organisation du langage.

La syntaxe, c’est l’organisation de la pensée à des fins de communication. Du Marsais reprend l’idée habituelle de la pensée simultanée ; il introduit la notion de l’analyse, c’est-à-dire le découpage de la pensée en une succession d’éléments et le « classement » de ces éléments selon un ordre hiérarchique. Le concept de l’analyse sera au cœur des réflexions de Beauzée sur l’ordre des mots ; c’est pourquoi je ne m’y attarde pas pour l’instant. Il faut noter encore que Du Marsais relativise le cas du français. Il existe selon lui une construction plus rationnelle que les autres ; s’il se trouve que le français l’a adoptée, ce n’est pas là un cas unique. Cette fois encore le raisonnement est essentiellement typologique, typologie d’ailleurs très proche de celle de Girard. On ne trouvera plus du tout cette manière d’envisager les choses chez Rivarol. Celui-ci fera du français un cas à part, abandonnant par là même la structure par types pour glorifier une langue particulière, la présentant comme unique en son genre. Je verrais donc dans le découpage typologique un autre élément caractéristique de la période que nous avons distinguée comme le centre de la querelle des inversions ; si le débat ne disparaît pas après 1767, il se déplace toutefois, et les termes en sont modifiés.

3.3. La contribution de Beauzée : les articles de l’Encyclopédie et la Grammaire générale

Pour mesurer l’apport de Beauzée au débat sur l’ordre des mots, il est nécessaire de présenter brièvement les textes dans lesquels il se penche sur cette question. Les articles de l’Encyclopédie posent notamment certains problèmes d’attribution, qu’il faut tenter de résoudre pour mieux cerner la pensée de notre auteur et le rôle qu’elle a pu jouer dans la controverse.

En ce qui concerne la collaboration de Beauzée au projet encyclopédique, force est de reconnaître que c’est en partie le hasard qui y a présidé. Du Marsais était en effet chargé de la rédaction des articles concernant la langue : nous avons vu qu’il était l’auteur, sous la simple signature d’un « F », de l’article « construction » notamment. Sa mort en 1756 contraint Diderot à trouver un nouveau collaborateur pour les questions linguistiques. Du Marsais enseignait à l’Ecole royale militaire, établissement fondé peu auparavant, en 1751. Diderot se tourne alors vers cette école et vers l’un de ses professeurs de latin, Jacques-Philippe-Augustin Douchet, qui est d’abord peu intéressé par la proposition. Il accepte lorsque Beauzée, professeur de grammaire dans le même établissement, lui offre sa collaboration. Un certain nombre d’articles sont donc rédigés en commun par les deux auteurs, notamment l’article « gallicisme », dans lequel ils rendent hommage à Du Marsais. Mais Douchet fait assez vite défection, pour laisser Beauzée écrire seul les articles suivants. Leur collaboration ne semble pas avoir été des plus fructueuses, du point de vue de Beauzée en tout cas, qui n’hésitera pas à prendre ses distances d’avec son collaborateur27. Il n’en reste pas moins qu’il est presque impossible, pour les articles écrits en commun, de déterminer avec un tant soit peu d’exactitude la part qui revient à chacun.

L’usage qui a cours chez les rédacteurs de l’Encyclopédie consiste en effet à signer les articles par des pseudonymes ou de simples initiales. Dans le cas de Beauzée (et de Douchet), nous rencontrons deux signatures principales : E.R.M. et B.E.R.M. Une variante en E.R.M.B. existe également. L’intérêt de se livrer à une « enquête » sur l’utilisation de ces lettres n’est pas négligeable dans un cas comme celui-ci, où il peut être intéressant de déterminer la part qui revient à chacun des deux auteurs. Sylvain Auroux s’est livré à un tel examen28. Sa conclusion principale est que la signature E.R.M. renvoie sans doute aux articles écrits en commun, et B.E.R.M. à ceux que Beauzée a rédigés seul. Cette affirmation se base sur deux faits principaux : d’une part le renoncement de Douchet, qui explique que la signature E.R.M. disparaisse ; d’autre part l’étude des pronoms personnels figurant dans les articles : le « nous » est utilisé dans ceux qui portent la signature E.R.M., alors que les articles signés B.E.R.M. sont au « je ». Il existe toutefois une exception à cette règle, que curieusement Auroux ne mentionne pas, à savoir l’article « hyperbate », où l’on rencontre le « je » sous la signature E.R.M. Cette exception, comme il se doit, vient confirmer la règle.

Pour les articles rédigés en commun, les spécialistes ne sont pas d’accord sur la contribution de l’un et de l’autre. Auroux voit par exemple dans l’article « grammaire » la plume de Douchet essentiellement ; thèse que vient contredire la comparaison entre cet article et certains passages de la Grammaire générale, qui se ressemblent presque mot à mot. Nous nous baserons donc plus volontiers sur les articles dont la paternité revient à Beauzée de façon certaine ou à peu près. C’est notamment le cas de l’article le plus important pour le sujet qui nous occupe, à savoir l’article « inversion » : on peut en retrouver des pans entiers reproduits à peu près textuellement dans la Grammaire générale, les divers arguments étant simplement disposés différemment. L’article « inversion » figure dans le tome VIII, qui paraît en 1765. Il semble bien que Beauzée se soit contenté de le remanier et de le compléter pour rédiger les chapitres de sa grammaire consacrés à la question de l’ordre des mots.

Curieusement, les auteurs qui traitent des articles « grammaire » ou « langue », et en particulier Sylvain Auroux, ne formulent pas d’hypothèse sur l’éventuelle signification des initiales choisies par Beauzée et Douchet. La réponse leur semblait probablement trop évidente. En effet, le point commun à Du Marsais et à ses deux successeurs dans l’Encyclopédie, c’est leur appartenance à l’Ecole royale militaire… dont les initiales sont bien évidemment E.R.M. Ce point peut sembler anecdotique, mais il renforce l’hypothèse qui veut que E.R.M. renvoie aux deux auteurs et B.E.R.M. à Beauzée seul : le B peut fort bien désigner Beauzée, ce qui donnerait quelque chose comme « Beauzée, de l’Ecole royale militaire ».

Quant au « volume » de la contribution de Beauzée à l’Encyclopédie, il est tout sauf anecdotique : en plus de ceux écrits avec Douchet, on peut dénombrer près de 125 articles de sa plume, du tome VII au tome XVII et dernier, de « formation » à « zeugme » ; la publication de ces volumes s’étend de 1757 à 1765.

Deux ans après la publication du dernier tome de l’Encyclopédie paraît l’œuvre majeure de Beauzée, sa Grammaire générale. L’entreprise est audacieuse en ce sens qu’un tel projet n’avait pas été mené à bien depuis la Grammaire générale et raisonnée de Port-Royal, plus d’un siècle plus tôt. Elle rencontre néanmoins un succès assez important : elle vaut à Beauzée une médaille de Marie-Thérèse d’Autriche, et, ce qui nous importe plus, elle semble avoir été passablement lue. La postérité de ce texte est elle aussi remarquable, puisqu’il connaît une réédition en 1819 et la publication d’un abrégé en 182629.

L’ouvrage se présente en deux volumes et comprend trois parties, qui traitent successivement de trois aspects du langage : « les éléments de la parole » (les sons du langage, mais aussi l’alphabet et l’orthographe), « les éléments de l’oraison » (les mots et leur répartition en diverses catégories) et « les éléments de la syntaxe » (l’organisation des phrases et du discours). Beauzée consacre aux problèmes de construction une part importante de l’ouvrage : plus de 100 pages qui concernent directement l’ordre des mots (tout le chapitre 9, intitulé « De l’ordre de la phrase », qui va de la page 464 à la page 566 du deuxième volume). Plus généralement, les problèmes de syntaxe et d’ordre des mots sont au centre de toute la réflexion linguistique de Beauzée, et affleurent à tout moment dans la Grammaire générale.

4. Ordre des mots et théorie du langage

« Ce qui distingue notre langue des langues anciennes et modernes, c’est l’ordre et la construction de la phrase. Cet ordre doit toujours être direct et nécessairement clair. »

Rivarol, Discours sur l’universalité de la langue française, p.72

4.1. La question de l’ordre des mots au centre des théories langagières

Nous avons vu l’importance que la question de l’ordre des mots a pu prendre dans la réflexion linguistique des Lumières ; les raisons qui ont conduit à cette situation ne sont pas simples à cerner. Elles sont de plusieurs ordres, mais relèvent pour l’essentiel de la théorie du signe. On peut voir en effet dans l’importance accordée à cette question une volonté de dépasser l’arbitraire du langage, pourtant à peu près généralement admis à l’époque30. En effet, si l’on admet que les sons du langage sont arbitraires, deux conséquences seulement sont envisageables : soit le langage est entièrement arbitraire, et il ne peut plus être objet de science ; hypothèse que le XVIIIe siècle refuse. Soit il existe bel et bien dans le langage des mécanismes universels — ce que semble confirmer la possibilité de traduire des textes d’une langue dans une autre — ; mais ceux-ci relèvent alors d’un niveau supérieur à celui du vocabulaire ; en l’occurrence, on les situera dans la syntaxe.

L’importance accordée à l’ordre des mots peut s’expliquer par le lien étroit qui se tisse entre la théorie du langage et celle des idées. Considéré sous cet angle, le langage ne serait qu’un outil servant à indiquer les rapports qui existent entre des idées. L’organisation des mots dans la phrase n’est donc pas un phénomène d’ordre linguistique : c’est avant tout la manifestation physique de l’activité mentale. La construction de la phrase fait le lien entre le monde des idées et celui du langage, deux mondes que les rationalistes perçoivent comme ontologiquement hétérogènes.

Beauzée pose explicitement le lien étroit qui unit la construction de la phrase et les rapports entre les idées : les rapports entre les mots de la phrase « sont l’image des relations qui se trouvent entre les idées mêmes que les mots expriment »31. L’importance donnée à l’ordre des mots est donc la conséquence directe de la théorie de la signification que le XVIIIe siècle a développée.

4.2. Théorie du signe et fonctionnement du langage

On ne peut comprendre les théories linguistiques du Siècle des lumières si on les considère du point de vue de la linguistique moderne. Celle-ci s’attache en effet au fonctionnement du « langage réel », c’est-à-dire à ce que le XVIIIe ignorait ou méprisait largement : les structures de surface. Les manifestations du langage ne sont perçues alors que comme un écran plus ou moins opaque qui tour à tour voile ou révèle les structures profondes. Nous avons vu l’envahissement des problèmes strictement grammaticaux par des questions beaucoup plus vastes, portant sur les rapports entre les objets du monde, la pensée et le langage. L’expression de « grammaire générale » qui désigne habituellement les recherches langagières du XVIIIe ne rend pas véritablement compte de l’étendue couverte par ces recherches. C’est cette constatation qui a conduit Sylvain Auroux à proposer, pour désigner la linguistique du XVIIIe, le terme de « sémiotique »32. Sémiotique devant être ici compris au sens large, c’est-à-dire comme l’étude des rapports entre choses, pensée et langage. Le terme de grammaire désigne essentiellement l’étude des règles internes du langage, alors que les grammairiens-philosophes s’occupent surtout de son fonctionnement « externe ».

Il est indispensable, pour comprendre en quoi la grammaire du XVIIIe est une sémiotique, mais aussi pour saisir le rôle du débat sur l’ordre des mots, de revenir sur la question de l’arbitraire du signe. C’est là en effet que se trouve la source de tout la pensée linguistique des Lumières : l’arbitraire apparaît comme une donnée difficilement contestable ; dans le même temps, on cherche sans cesse à le dépasser ou à en fixer les limites. Postulat difficilement contestable tout d’abord, car la diversité des langues rend illusoire toute idée d’un rapport nécessaire entre les sons des mots et leur signification : cette constatation est presque un lieu commun dans les réflexions linguistiques de nos grammairiens-philosophes. Elle a été clairement affirmée par Locke, pour qui, en l’absence d’un tel arbitraire des mots, tous les hommes parleraient une seule et même langue.

Le XVIIIe siècle a fait de l’arbitraire du mot un sujet central ; il ne l’a pas inventé. La notion est en fait très ancienne, puisqu’on pourrait, selon Droixhe, la faire remonter à Parménide (1978 : 21). Mais le terme d’arbitraire recouvre en fait une réalité multiple : l’arbitraire peut se manifester à plusieurs niveaux (sémantique, syntaxique, phonétique, etc.) ; de même, on peut accepter une forme d’arbitraire et en rejeter d’autres.

C’est exactement ce que fait le XVIIIe : il tente de dessiner les limites de ce qui, dans les mécanismes du langage, relève de la convention et ce qui au contraire peut être considéré comme universel et motivé. L’évidence de la diversité des langues joue ici à double sens : elle impose la notion d’arbitraire du son (même s’il ne s’agit pas d’un arbitraire total, certains mots étant perçus comme motivés), mais incite également à poser l’existence de mécanismes universels (sans lesquels le passage d’une langue à une autre par la traduction se révélerait impossible). Or c’est précisément la syntaxe qui apparaît comme le lieu où se manifestent les universaux du langage ; ceci s’explique sans doute par sa relative stabilité au cours du temps, alors que les changements dans le vocabulaire sont beaucoup plus rapides.

Certains auteurs n’hésitent pas à étendre l’arbitraire à l’ensemble des mécanismes de la langue ; Buffier notamment, que j’ai déjà cité, adopte ici une position extrême, lorsqu’il définit les langues comme « un amas d’expressions, que le hasard ou la fantaisie a uniquement établies parmi un certain nombre d’hommes, ou une certaine nation ; à peu près de même que nous regardons la mode »33. Une telle prise de position n’est évidemment pas représentative des conceptions communes ; elle suffit néanmoins à faire pièce d’une vision du XVIIIe siècle comme période de règne sans partage de la linguistique rationaliste. La plupart des auteurs suivent Buffier jusqu’à un certain point ; Beauzée lui-même, dont la conception rationaliste et intellectualiste du langage a pourtant assez été mise en évidence, use de termes finalement pas si différents dans sa définition de la nature et des limites de l’usage :

« La différence prodigieuse de mots dont se servent les différents peuples de la terre pour exprimer les mêmes idées, la diversité des constructions, des idiotismes des phrases qu’ils emploient dans les cas semblables, et souvent pour peindre les mêmes pensées ; […] Tout cela démontre qu’il y a bien de l’arbitraire dans les langues, que les mots et les phrases n’y ont que des significations accidentelles, que la raison est insuffisante pour les faire deviner, et qu’il faut recourir à quelque autre moyen pour s’en instruire. Ce moyen unique de se mettre au fait des locutions qui constituent la langue, c’est l’usage. »34

Ce texte montre à quel point l’existence de l’arbitraire dans le langage était généralement admise ; à la première lecture, on ne perçoit pas bien ce qui pourrait distinguer Beauzée de Buffier, et on a quelque peine à déceler dans ce passage l’expression de la doctrine rationaliste. La connaissance de l’œuvre de Beauzée permet de relativiser la dimension apparemment radicale de ce texte, même s’il conserve une originalité certaine dans le champ rationaliste. Beauzée distingue nettement les structures de surface, qui varient d’une langue à l’autre, des structures profondes, qui sont universelles. C’est pourquoi, lorsqu’il s’agit des manifestations particulières et superficielles, il peut être aussi tranché dans l’affirmation de l’arbitraire : les structures profondes ne sont aucunement touchées par les caprices de l’usage. On peut même pousser le raisonnement plus loin, et dire que l’arbitraire est dans un tel système une nécessité logique : il permet de rendre plus nette encore la différence de nature entre la pensée, purement intellectuelle et rationnelle, et la parole, qui en est la manifestation physique soumise à d’incessants changements. Si les sons du langage étaient motivés de quelque façon que ce soit, cela signifierait que les mots sont liés intrinsèquement à la pensée ; or toute la réflexion linguistique de Beauzée (et c’est en cela qu’il est rationaliste) repose sur une claire démarcation entre la sphère de la pensée et celle du langage35.

L’arbitraire joue un rôle ambigu dans le développement de la pensée linguistique. D’un côté, sa reconnaissance marque une étape majeure dans la constitution du langage comme objet de science autonome, puisqu’il devient possible d’étudier les mécanismes propres d’une langue et de s’affranchir jusqu’à un certain point de la confusion langue-pensée — et en ce sens Beauzée est moderne. Mais l’évolution de la science linguistique peut aussi être freinée par la reconnaissance de l’arbitraire : là où domine l’arbitraire, il devient impossible de déterminer des règles de fonctionnement pour le langage. Tout l’enjeu de la « sémiotique » du XVIIIe consiste donc à s’accorder sur les limites de l’arbitraire, et à définir quels aspects de la langue obéissent à des lois universelles.

4.3. La grammaire générale

La réflexion grammaticale sur l’ordre des mots fait partie d’un ensemble plus vaste, que l’on peut appeler sémiotique ; mais, si la grammaire générale est en effet par bien des aspects une théorie de la signification, elle ne s’y réduit pas. Ses prétentions sont en fait extrêmement vastes, puisque c’est l’ensemble des composantes du langage qu’elle entend analyser : du matériel phonique et graphique à la syntaxe, en passant par la sémantique. Cette ambition totalisante se double d’une ambition d’ordre scientifique, pas seulement chez Beauzée, mais chez lui plus qu’ailleurs : on cherche à donner à la grammaire générale le statut de science à part entière. Il y a même, chez Beauzée, volonté d’apparenter les lois de la grammaire aux lois physiques : la grammaire est bien plus qu’une description du langage, ses lois président au langage et le soumettent à leur nécessité logique.

Il est nécessaire à mon sens de revenir sur la dimension scientifique de la grammaire à laquelle prétend Beauzée : sa théorie sur l’ordre des mots est la conséquence directe de sa volonté d’établir des lois rationnelles, universelles et immuables pour le langage. Son système, si l’on peut en discuter la valeur externe, jouit du moins sur ce point d’une forte cohérence interne. Le dualisme sur lequel il est fondé (dualisme entre corps et esprit, entre langage et pensée) se traduit en effet en un vaste système d’oppositions qui traversent tous les aspects de sa théorie linguistique : aspect épistémologique (opposition grammaire générale/grammaire particulière), linguistique (lois universelles du langage/langues particulières), syntaxique (ordre naturel des mots/réalisations particulières de cet ordre selon les usages de chaque langue), phonique (universalité des mécanismes phonatoires/combinaisons particulières des sons), etc.

La prétention à la valeur scientifique de la grammaire est l’une des illustrations les plus intéressantes de ce système d’oppositions. Car le langage, objet sans cesse mouvant et donc insaisissable, semble n’obéir qu’à des règles floues, voire impossibles à universaliser (car on n’a qu’une somme de procédés particuliers). Or Beauzée entend rompre avec cette impossibilité apparente : il y a à l’en croire, derrière le caprice des usages propres à chaque langue, des lois qui président à la formation de tout énoncé dans quelque langue que ce soit.

Beauzée pousse très loin l’opposition entre grammaire générale et grammaire particulière : la grammaire générale est à ses yeux essentiellement abstraite, voir métaphysique. Elle est une science, alors que la grammaire des langues particulières est un art (Gg : X). Après tout, l’existence du langage réel n’est même pas indispensable à la grammaire générale: « La Science grammaticale est antérieure à toutes les langues ; parce que ses principes ne supposent que la possibilité des langues » (Gg : XI-XII). Les principes de la grammaire générale « sont d’une vérité éternelle »36.

Beauzée construit là un système d’oppositions qui permet de conceptualiser une entité abstraite, universelle et immuable, qu’on pourrait considérer comme les lois générales du langage. Certes, un tel système intellectuel semble relever du rationalisme le plus strict. Mais la pensée de Beauzée se révèle en fait plus complexe et plus intéressante que ces oppositions tranchées ne le laissent penser de prime abord. Car les principes abstraits et généraux ne peuvent fonctionner sans leur application à des cas particuliers ; la grammaire générale ne peut se passer de l’étude du langage réel :

« En second lieu, la science ne peut donner aucune consistance à la théorie, si elle n’observe avec soin les usages combinés et les pratiques différentes, pour s’élever par degrés jusqu’à la généralisation des principes.[…] La voie de l’observation et de l’expérience est la seule qui puisse nous mener à la vérité » (Gg : XIV).

Cette prise de position épistémologique est plutôt inattendue si l’on se représente les grammairiens-philosophes comme de purs cartésiens. On a en effet abondamment souligné la dimension essentiellement déductive de la pensée rationaliste ; l’étude des textes de Beauzée confirme d’ailleurs pour l’essentiel cette orientation, et les points concrets de grammaire qu’il aborde ne répondent souvent pas exactement à ses orientations théoriques. Néanmoins, il faut s’attarder sur cette pétition de principe de la préface de la Grammaire générale qui veut que la science grammaticale procède par induction. On décèle en effet là une influence qui n’est pas celle de Descartes, et qui s’y oppose même assez directement. Cette influence, c’est bien sûr celle de Newton. Quand on parle de science au XVIIIe, Newton est la figure dominante et la référence obligée37 ; un grammairien qui prétend élever sa discipline au niveau des sciences de la nature ne peut faire l’impasse sur le modèle épistémologique newtonien. Ce d’autant plus que Beauzée est semble-t-il le premier à affirmer ainsi la valeur scientifique de la grammaire38. La grammaire a pour but, selon lui, de déterminer les éléments fondamentaux du langage, alors qu’on la considérait essentiellement jusqu’alors comme un art de parler.

L’originalité de la position épistémologique de Beauzée ne consiste pas seulement à revendiquer pour la grammaire le statut de discipline à part entière : elle l’amène à envisager différemment les faits langagiers eux-mêmes, puisqu’il leur confère le statut de phénomènes. Au même titre que les phénomènes naturels sont la manifestation concrète des lois de la nature, les « phénomènes » grammaticaux doivent permettre de déduire les lois générales qui président au langage.

L’influence newtonienne est revendiquée explicitement par Beauzée dans la préface de la Grammaire générale ; d’autre part, l’adoption d’une démarche inductive ne manque pas d’entrer en contradiction avec la doctrine cartésienne. Evoquant Descartes, il le présente comme « séduit par les délires de son imagination féconde » (Gg : XIV), et lui oppose Newton, qui « vint avec des faits et des expériences répétées, vérifiées, comparées » (ibid.)39. Puis il affirme plus directement la parenté qu’il entend installer entre son système et celui de Newton :

« J’ai donc regardé les différents usages des langues comme des phénomènes grammaticaux, dont l’observation devait servir de base au système des principes généraux. […] J’ai cru devoir traiter les principes du Langage, comme on traite ceux de la Physique, de la Géométrie, ceux de toutes les sciences ; parce que nous n’avons en effet qu’une Logique, et que l’esprit humain, si je puis risquer cette expression, est nécessairement assujetti au même mécanisme, quelles que soient les matières qui l’occupent. » (Gg : XVI)

Dans ce passage se trouvent réunies les deux influences majeures qui sont à la source de la pensée de Beauzée : l’influence newtonienne bien sûr, mais aussi, malgré tout, le cartésianisme, qui transparaît nettement dans la croyance de Beauzée en l’universalité des mécanismes de l’esprit ; nous verrons plus loin que cette croyance le conduit à considérer comme assez négligeables les différences entre les langues.

Il est néanmoins permis d’interroger cette pétition de principe de Beauzée, qui revendique une démarche inductive et méthodique dans l’étude des lois du langage. Et, là comme dans d’autres cas chez lui, le programme théorique posé dans la préface n’est réalisé qu’en partie. La volonté affichée de se démarquer de tout préjugé, pour fonder l’analyse uniquement sur des faits, se révèle en fait difficile à suivre. On peut relever ainsi dans ce système certains présupposés théoriques qui échappent totalement à la discussion, et sont même à la base de toutes les réflexions. L’universalité des mécanismes intellectuels est de ceux-là, de même que l’idée selon laquelle la pensée est indivisible et simultanée. La démarche inductive que se propose de suivre Beauzée ne se développe que dans le cadre de ces principes admis une fois pour toutes : elle reste donc très limitée.

L’un des autres problèmes fondamentaux posés par la grammaire générale est celui du comparatisme. En effet, on peut se demander si, pour atteindre les principes fondamentaux et universels du langage, il ne faudrait pas disposer de toutes les langues, passées ou présentes, ou si quelques langues (voire une seule) suffisent à établir les lois générales. La démarche inductive que se propose Beauzée devrait logiquement le conduire à étudier le plus de langues possible, car il multiplierait ainsi les faits et les observations. C’est d’ailleurs de cette façon qu’il prétend procéder :

« J’ai consulté des Grammaires de toute espèce ; hébraïque, syriaque, chaldéenne, grecque, latine, française, italienne, espagnole, basque, irlandaise, anglaise, galloise, allemande, suédoise, laponne, chinoise, péruvienne. » (Gg : XV).

Cette longue énumération semble satisfaire aux principes scientifiques visés ; pourtant, la réalité du texte se révèle quelque peu différente. Car la Grammaire générale de Beauzée est avant tout une grammaire du français et du latin, si l’on s’en réfère aux exemples utilisés et aux cas concrets qui y sont étudiés. On peut même dire que la multiplication des exemples va à l’encontre du but visé, qui est l’analyse systématique du langage. Car les exemples peuvent prouver tout et son contraire : ce sont les règles qui président à leur choix qui pourraient conférer au raisonnement valeur de démonstration. C’est précisément par là que pèche la grammaire générale, qui peine à fixer un cadre à l’utilisation dans le raisonnement des faits de langue individuels, et surtout à définir les mécanismes qui permettent de passer des exemples particuliers aux lois générales. Chomsky a lui-même soulevé ce problème, et vu là l’un des échecs de la grammaire générale, dont les méthodes ne s’accordent finalement pas aux objectifs fixés originellement.

Car, malgré la liste des langues que Beauzée affirme avoir étudiées, la grammaire générale n’est pas comparatiste dans son principe. Cette contradiction apparente, relevée par Foucault40, se résout si l’on considère que c’est le processus de la signification qui est l’objet central de la grammaire générale, et non les règles grammaticales — fussent-elles universelles. La suite du texte de Beauzée tend à confirmer cette idée, puisque l’étude des faits particuliers doit être dirigée par les principes41. Les lois fondamentales du langage étant d’une vérité éternelle, elles existent dans n’importe quelle langue, et il est donc redondant de chercher à les découvrir dans plusieurs langues différentes. Si les lois générales n’apparaissaient qu’au fur et à mesure de l’étude des idiomes individuels, l’examen même de la totalité des langues ne suffirait pas pour découvrir l’ensemble des principes. Lorsqu’un fait de langue ne semble pas correspondre aux lois immuables du langage, ce sont bien ces principes qu’il faut consulter pour déterminer si ce fait est « possible » ou non. L’absence de ce fait dans toutes les langues ne suffit en aucune façon à en démontrer l’impossibilité :

« […] il ne suffirait pas de consulter les usages particuliers d’une seule langue ; il faudrait consulter tous les usages de toutes les langues anciennes et modernes : et cela même serait encore insuffisant pour établir une conclusion universelle, qui ne peut jamais être fondée que sur les principes naturels. » (Gg : 102)

On le voit, Beauzée pose les bases d’une démarche scientifique et inductive pour la grammaire ; il insiste sur l’interdépendance de l’observation des faits et des principes abstraits. Mais cette volonté de fonder l’étude du langage sur un nouveau principe épistémologique se heurte à la nature même de la grammaire générale. Celle-ci ne peut se satisfaire de la description des phénomènes langagiers ; elle ne voit en eux que des moyens de remonter aux principes généraux, qui seuls l’intéressent en dernière analyse. Or, en tant que moyens, les faits du langage réel ne contiennent pas en eux la dimension d’universalité que recherche la grammaire générale : on aura beau multiplier les exemples et étudier le plus grand nombre de langues possible, il restera toujours une différence de nature entre les faits particuliers et les principes universels. De là vient l’absence d’une véritable pensée comparatiste chez Beauzée et chez les autres auteurs de grammaires générales. Le modèle épistémologique de l’induction, que Beauzée, de manière très intéressante et originale, tente d’appliquer à l’étude du langage, se révèle à mon sens fondamentalement incompatible avec la pratique de la grammaire générale ; d’où le fait que la réflexion linguistique de Beauzée ne parvienne pas, en définitive, à s’affranchir pleinement de la méthode cartésienne.

Outre la dimension scientifique de la grammaire générale, il convient d’en souligner les visées pédagogiques. Les critiques ont eu quelque peu tendance à négliger cet aspect, se concentrant sur la grammaire générale comme théorie linguistique. Le titre de l’ouvrage de Beauzée nous indique pourtant qu’il doit « servir de fondement à l’étude de toutes les langues ». On décèle là encore l’importance accordée aux principes logiques. Selon Beauzée, l’étude des langues doit commencer par l’apprentissage de la « logique grammaticale », les procédés particuliers de chaque langue ne venant qu’ensuite. Cette méthode présente bien sûr l’avantage d’être valable universellement, alors que la confrontation directe avec la langue étrangère doit être recommencée chaque fois que l’on aborde une langue nouvelle :

« J’ajoute […] que quelque difficile qu’on puisse imaginer la logique grammaticale, c’est pourtant le seul moyen sûr que l’on puisse généralement employer, pour introduire les commençants à l’étude des langues. » (GgII: 520)

Vision très intellectualiste du langage encore une fois, et dont l’échec propédeutique a souvent été mis en évidence : la grammaire générale n’apprend pas à parler. Il semble que l’on ait constaté assez rapidement la faillite de la grammaire générale comme méthode d’apprentissage42. Cet échec dans le domaine pédagogique peut sembler un détail au regard de la dimension théorique de la grammaire générale ; il a pourtant contribué à mettre en doute la rationalité du langage, sans laquelle la grammaire générale n’a pas de raison d’être.

Le contexte dans lequel la Grammaire générale de Beauzée est apparue est donc celui d’une continuelle redéfinition des buts et des moyens de la grammaire, en un mot de la façon d’aborder les phénomènes langagiers et les mécanismes de la signification. C’est dans ce cadre-là qu’il faut replacer les tentatives de Beauzée pour définir la grammaire générale comme l’une des composantes des sciences de la nature. Tentative qui se heurte toutefois, nous l’avons vu, aux présupposés sur lesquels se construit ce type de grammaire à visée universalisante.

4.4. Langage et raison

Les considérations précédentes nous amènent à poser la question des rapports que le langage entretient avec la raison. Pour les rationalistes, le langage trouve ses fondements dans la raison. Ce postulat entraîne toute une série de conséquences, notamment dans la façon d’envisager la question de l’usage ou la dimension communicationnelle du langage. L’ordre des mots lui-même est perçu comme le terrain privilégié de l’expression de la raison au sein du langage.

Chez Beauzée, les rapports entre la raison et l’usage sont abordés d’une manière originale. Nous verrons qu’il établit même une curieuse distinction entre la nature de l’usage en général et celle du bon usage, présentés comme deux réalités très différentes. Ce qui frappe surtout chez lui, c’est l’étroitesse du lien qui s’établit entre le langage et la raison : loin d’être antinomiques, ces deux éléments se présentent comme deux aspects d’une même réalité.

Le rôle majeur de la raison dans les langues est de permettre la communication. Selon Beauzée, langage et raison forment un « duo » qui assure le passage de la pensée immatérielle à sa représentation phonique ou écrite. La raison nous distingue des animaux — c’est là une thèse classique. Mais elle ne servirait à rien sans le langage, car il serait impossible de transmettre à autrui sa pensée. C’est ainsi que Beauzée voit dans la parole « le ministre et l’image » de la raison (GgII : 290). Il va même plus loin, et semble attribuer au langage un rôle actif dans la formation de la raison :

« C’est du Langage qu’elle [la raison] emprunte immédiatement les lumières qui font sa gloire ; c’est en quelque sorte dans le Langage qu’elle a sa source, parce que c’est par le Langage qu’elle se communique et qu’elle transmet l’image de la pensée. » (Gg : VI).

Ce passage est particulièrement ambigu : le langage semble n’être que le véhicule de la pensée, mais ici il paraît jouer un rôle dans l’élaboration même des « lumières » de la raison. Pour Beauzée, la raison humaine a sa source dans la raison divine ; et le langage, puisqu’il est si étroitement lié à la raison dans l’acte de communication, doit lui aussi avoir une forte dimension rationnelle, sinon une parcelle de la raison éternelle. Ce dernier point tendra à être confirmé par les théories de Beauzée sur l’origine des langues et sur leur multiplication.

Le point toutefois sur lequel Beauzée fait preuve d’une véritable originalité est celui des rapports entre la raison et l’usage. La position traditionnelle, surtout bien sûr chez les rationalistes, consiste à les opposer : l’usage, étant soumis aux caprices du hasard, ne peut être érigé en législateur des langues. Or Beauzée prend le contre-pied de cette idée si répandue, en voyant dans l’usage l’expression de la raison dans la langue.

Il insiste en effet sur le fait que toutes les dimensions de la langue sont soumises à l’usage. Pas seulement le vocabulaire, qu’on évoquait généralement lorsqu’il était question d’usage ou d’arbitraire, mais également la syntaxe, la prononciation, et tout ce qui constitue la langue :

« Tout est usage dans les langues ; le matériel et la signification des mots, l’analogie et l’anomalie des terminaisons, la servitude ou la liberté des constructions, le purisme ou le barbarisme des ensembles. C’est une vérité sentie par tous ceux qui ont parlé de l’usage ; mais une vérité mal présentée, quand on a dit que l’usage était le tyran des langues. […] lui seul peut donner à la communication des pensées, qui est l’objet de la parole, l’universalité nécessaire ; rien de plus raisonnable que d’obéir à ses décisions, puisque sans cela on ne serait pas entendu, ce qui est le plus contraire à la destination de la parole.

» L’usage n’est donc pas le tyran des langues, il en est le législateur naturel, nécessaire, et exclusif ; ses décisions en sont l’essence : et je dirais d’après cela, qu’une langue est la totalité des usages propres à une nation pour exprimer les pensées par la voix. »43

Cette définition de la langue comme un ensemble d’usages va directement à l’encontre de la vision rationaliste traditionnelle, qui oppose l’usage à la raison et cherche à imposer une conception normative de la langue. Beauzée a au contraire, dans ce passage, une vision beaucoup plus aiguë des règles internes de fonctionnement du langage. Cette conception trouve à mon avis sa source dans l’absolue priorité qu’il donne à la transmission de la pensée : plus l’usage est universel, plus la communication des pensées se fait facilement, évitant les ambiguïtés et les incompréhensions. C’est pourquoi raison et usage ne sont pas incompatibles : la raison vise à l’efficacité de la transmission du message, et l’usage universel est à même de satisfaire à cette exigence.

On pourrait toutefois se demander si une telle conception ne freine pas la recherche des universaux du langage : l’usage de chaque nation et de chaque époque étant conçu comme la règle première, on peut craindre que l’arbitraire le plus total ne règne dans les langues et qu’aucune règle commune aux différentes langues ne puisse être énoncée. Les raisonnements même les plus sensés ne l’emportent pas sur un usage général :

« […] je crois que c’est pécher en effet contre le fondement de toutes les langues, que d’opposer à l’usage général les raisonnements même les plus vraisemblables et les plus plausibles ; parce qu’une langue est en effet la totalité des usages propres à une nation pour exprimer la pensée par la parole, […] et non pas le résultat des conventions réfléchies et symmétrisées des philosophes ou des raisonneurs de la nation. »44

Néanmoins, cette souveraineté de l’usage sur les langues n’est pas synonyme de règne de l’arbitraire, car Beauzée voit dans les changements de l’usage des modifications superficielles qui n’altèrent en rien les structures fondamentales des langues.

Ainsi, si l’usage est libre et échappe aux « conventions réfléchies », c’est parce que cette liberté est limitée par la nature même du langage. Celui-ci étant l’instrument de communication des pensées et de la raison immuable, l’existence d’un usage contraire aux règles de la raison est tout simplement impossible. Car, la communication étant rompue par ce non-respect des règles, un tel usage ne saurait s’imposer.

La modernité dont fait ici preuve Beauzée, par rapport aux théories rationalistes en particulier, est limitée par le fait que la définition qu’il donne de l’usage reste confinée dans les frontières assez étroites des principes indépassables de la pensée et de la raison.

Un autre problème intéressant dans le cas de l’usage est la différence assez nette tracée entre l’usage en général, dont nous avons vu la définition, et le « bon usage ». Beauzée adopte ici les vues les plus traditionnelles ; sa conception non normative de l’usage ne s’applique qu’aux usages universellement admis (même si cette universalité n’est que passagère). Lorsque l’usage est douteux et qu’il faut trancher entre deux ou plusieurs possibilités, Beauzée en revient aux idées de Vaugelas sur le rôle de la cour, en premier lieu, et des écrivains, en second lieu, comme modèles à suivre pour décider du bon et du mauvais usage. Il reprend presque textuellement la définition de Vaugelas45. Il se contente de remplacer la « plus saine partie » par l’idée du plus grand nombre, plus aisée à définir objectivement46. Une telle définition normative et centralisatrice du bon usage s’oppose directement à certains éléments de sa définition de l’usage, dans laquelle il contestait l’argument de « qualité » (c’est-à-dire le rôle des « philosophes et raisonneurs »), pour laisser l’usage à son développement propre. Cette contradiction révèle à mon sens la difficulté que rencontre Beauzée et sans doute le XVIIIe avec lui à faire le lien entre la description théorique du langage et l’application de cette théorie au fonctionnement du langage réel. Cette difficulté se manifestera également, nous le verrons, dans les questions techniques relatives à l’ordre des mots.

Il ne faudrait pourtant pas sous-estimer la nouveauté qu’introduit Beauzée dans la vision rationaliste de l’usage lorsqu’il reconnaît le rôle du développement autonome du langage. Il s’oppose en cela à une action normative sur la langue, qui était jusqu’alors perçue comme la seule source acceptable d’évolution dans les langues. Il existe une lettre de Voltaire à Beauzée47, dans laquelle il le remercie de lui avoir envoyé sa Grammaire générale. Voltaire ne semble pas avoir saisi, en ce qui concerne l’usage, la volonté de Beauzée de « réconcilier » usage et raison en considérant tout usage non conforme à la raison comme une impossibilité fondamentale (l’excuse de Voltaire étant peut-être de n’avoir pas lu, ou pas entièrement, l’ouvrage de Beauzée). Il dit en effet :

« L’usage malheureusement l’emporte toujours sur la raison. C’est ce malheureux usage qui a un peu appauvri la langue française, et qui lui a donné plus de clarté que d’énergie et d’abondance. »

Ce qui est contraire, on le voit, aux principes de Beauzée concernant l’usage, sinon à sa façon d’appliquer ces principes.

La complexité des thèses de Beauzée, et le fait qu’il n’évite pas toujours les contradictions internes, ont pu conduire à une mauvaise interprétation de sa pensée. La question de l’ordre des mots en est également une illustration. Malgré sa volonté affichée de dépasser l’opposition entre un ordre « naturel » et un ordre « inversé », il ne parvient pas totalement à s’affranchir des préjugés du temps et des principes de la pensée rationaliste.

4.5. Le langage comme analyse de la pensée

L’ordre des mots, qui est une des préoccupations essentielles des théories linguistiques du Siècle des lumières, représente pour Beauzée le cœur du fonctionnement du langage dans ce qu’il a d’universel, et le lieu privilégié de manifestation de la logique et de la raison dans les langues.

Cette importance de l’ordre des mots est fondée sur un concept, l’« analyse », qui présente le double intérêt de résumer le processus langagier dans son entier (le rôle du langage étant de transmettre la pensée analysée) et de permettre d’étudier concrètement des énoncés des langues particulières (tous les cas particuliers se rapportant, d’une façon ou d’une autre, au mécanisme universel de l’analyse).

La pensée, par sa nature simultanée, se trouve vis-à-vis du langage dans une position d’altérité fondamentale. A la dimension immatérielle de la pensée répond la masse sonore du langage, et à sa dimension instantanée s’oppose l’ancrage des langues dans le temps :

« Ces sons [du langage] ne peuvent former qu’un tout sensible, successif et divisible ; ce qui est fort éloigné de pouvoir représenter la pensée, objet purement intellectuel et nécessairement indivisible. » (Gg : VI)

Et, surtout, la diversité des langues et le caractère arbitraire des mots se présente comme une contradiction essentielle avec la nature rationnelle du langage postulée par les successeurs de Descartes. Une théorie du langage qui est avant tout une théorie de la signification doit logiquement s’attacher à comprendre les règles qui président au passage d’un niveau à l’autre du mécanisme sémiotique (passage des objets du monde aux représentations mentales, et de celles-ci aux mots). En ce sens, l’analyse est pensée comme un mécanisme fondé sur la raison universelle, mais qui fait le lien avec le monde des langues particulières, lieu de l’arbitraire et des caprices de l’usage.

Car la pensée, apparemment une et indivisible, peut en fait être décomposée en un certain nombre d’idées individuelles. Les idées sont une sorte d’unité logique minimale dont la combinaison produit du sens ; à une idée correspond une unité de sens minimale, c’est-à-dire indécomposable. L’idée est à la fois une totalité (en tant qu’elle est porteuse d’une signification) et un élément partiel de la signification totale de la proposition (qui se définit comme une combinaison d’idées). L’analyse est donc le processus par lequel les rapports qui existent entre les idées formant une pensée sont rendus sensibles dans l’énoncé ; les rapports que la syntaxe établit entre les mots sont l’image des rapports entre les idées. On peut dès lors poser l’existence d’une structure syntaxique qui serait à même de rendre ces rapports perceptibles ; structure que Beauzée appelle ordre analytique.

On pense retrouver là l’habituelle typologie consistant à classer les langues selon l’ordre des mots qu’elles observent ; tel ordre des mots est défini comme souhaitable, tel autre comme erroné. Pourtant, la situation est quelque peu différente avec Beauzée : l’ordre analytique n’est pas un ordre des mots, c’est un ordre logique. Il se manifeste à un niveau pré-langagier : il est une opération de l’esprit.

La pensée est analysée par la « logique » :

« Car quoique la pensée, opération purement spirituelle, soit par là même indivisible, la Logique par le secours de l’abstraction, […] vient pourtant à bout de l’analyser en quelque sorte, en considérant séparément les idées différentes qui en sont l’objet, et les relations que l’esprit aperçoit entre elles. C’est cette analyse qui est l’objet immédiat de la parole ; ce n’est que de cette analyse que la parole est l’image : et la succession analytique des idées est en conséquence le prototype qui décide toutes les lois de la syntaxe dans toutes les langues imaginables. »48

Ce passage appelle un certain nombre de commentaires. On constate tout d’abord l’absence du langage réel dans le processus analytique. Dans le système d’oppositions construit par Beauzée (universel/particulier, pensée/langage, etc.), il apparaît que les mécanismes de l’analyse relèvent des lois universelles du langage, de la sphère mentale et abstraite, et non de la sphère du particulier et du matériel. L’instauration d’un ordre entre les idées partielles qui composent la pensée ne se réalise donc pas dans la phrase : elle précède toute expression.

La « logique », chargée d’analyser la pensée indivisible, apparaît assez curieusement, dans le passage que nous venons de citer, comme une faculté de l’esprit. Le processus langagier n’est donc pas par lui-même créateur de sens : il n’est que le moyen de transmettre à autrui le sens créé par la logique et l’abstraction.

Ce rôle étrange dévolu à la logique, perçue comme un mécanisme intellectuel, montre la difficulté que présente pour l’analyse du langage la notion de pensée indivisible. La pensée est donc apparemment pour Beauzée à la fois indivisible dans son fonctionnement réel (c’est-à-dire qu’elle échappe à la dimension du temps) et divisible dans sa nature abstraite (en tant qu’elle est un composé d’idées individuelles). La transmission des pensées par un moyen qui leur est hétérogène est donc une impossibilité apparente ; seul le tour de force qui consiste à faire de la logique une faculté de l’esprit permet de pallier cette difficulté.

La transmission des pensées par le moyen du langage consiste à « rendre présentes à l’esprit d’autrui les mêmes idées qui sont présentes au sien » (GgII : 490). Or une telle transmission suppose, en vertu de la différence ontologique entre la pensée et son expression, une double opération. Celle-ci s’apparente à un procédé de type codage-décodage ; pour reprendre les termes de Beauzée, on distinguera l’analyse (acquisition des notions) et la synthèse (communication des notions) :

« Or il y a une grande différence entre la manière d’acquérir des notions et la manière de communiquer nos pensées. Pour acquérir ces notions, il nous a fallu décomposer les idées complexes afin de parvenir aux plus simples, qui sont et les plus générales et les plus faciles à saisir : ces généralités, ces abstractions, sont, pour ainsi dire, le mécanisme de notre raisonnement, et un artifice pour tirer parti de notre mémoire et de notre intelligence; c’est la méthode d’analyse. Mais pour abréger la communication, nous partons du point où nous sommes arrivés par degrés, et nous allons de l’idée la plus simple à la plus composée, par des additions qui ménagent la vue de l’esprit de sorte que le tableau que présente la suite des mots dont le concours exprime la pensée, est en quelque sorte, si je puis risquer cette expression, la contre-épreuve de l’image qui existe dans notre esprit ; c’est la méthode de synthèse. » (Gg : 252)

Cette double opération mentale, fondement même de tous les mécanismes du langage, trouve son pendant dans la nature profonde de la phrase. La phrase est à la fois une analyse, puisqu’elle présente en une succession les éléments constitutifs de la pensée totale, et une synthèse, en ce sens qu’elle instaure entre ces éléments un ordre permettant de recomposer l’idée totale dont elle est l’expression.

L’importance accordée à la syntaxe provient à mon sens directement de cette théorie du langage comme codage-décodage : le sens n’existe pas dans la simple addition des mots, mais bien dans les rapports instaurés entre eux, image de l’organisation des idées au sein de la pensée. En dehors de l’ordre analytique, « les mots, sans relation entre eux, ne formeront plus de sens ; la parole ne sera plus qu’un vain bruit » (GgII : 468).

Nous rencontrons ici la véritable originalité de Beauzée en ce qui concerne l’ordre des mots : situant l’ordre analytique dans la sphère de la pensée abstraite et non dans celle du langage concret, il dépasse le schéma comparatiste qui dominait jusqu’alors tout discours sur la construction. On se contentait avant lui de peser les avantages et les inconvénients de tel ou tel ordre ; Beauzée semble s’affranchir de ce cadre de pensée en faisant de l’ordre analytique une condition préalable à toute communication par le langage. L’analyse n’est pas à ses yeux un procédé propre à une langue ou à un type de langue, c’est le mécanisme fondamental de production du sens dans toutes les langues.

Bien que profondément rationaliste, la théorie de l’ordre analytique paraît introduire dans la controverse sur l’ordre des mots un relativisme surprenant. La notion de valeur semble en effet abolie par l’idée d’un ordre intrinsèque au langage même, et non plus réalisé dans certaines langues seulement. Les usages particuliers des différentes langues, sur lesquels avait porté jusqu’ici la querelle, ne sont plus présentés que comme les différents aspects d’un fond identique :

« Mais cet ordre est immuable, et son influence sur les langues est irrésistible, parce que le principe en est indépendant des conventions capricieuses des hommes et de leur mutabilité : il est fondé sur la nature même de la pensée, et sur les procédés de l’esprit humain qui sont les mêmes dans tous les individus de tous les lieux et de tous les temps. »49

Le problème, encore une fois, consiste à appliquer ce modèle théorique aux usages des langues particulières. L’ordre analytique est en effet, nous l’avons vu, un ordre basé sur la théorie logique. Ainsi, il se présente sous la forme habituelle d’une succession du type sujet-prédicat, sujet-verbe-complément, etc. Cet ordre serait justifié par des évidences logiques :

« C’est l’ordinaire de toutes les langues que le sujet précède le verbe, parce qu’il est dans l’ordre que l’esprit voie d’abord un être avant qu’il en observe la manière d’être ; que le verbe soit suivi de son complément, parce que toute action doit commencer avant d’arriver à son terme », etc.50

Dans ce texte, Beauzée mêle catégories logiques et linguistiques, dans la ligne de ce que nous avons déjà pu rencontrer. Habituellement, c’est en faisant une translation de l’ordre logique (substance-accident, etc.) à l’ordre syntaxique (sujet-verbe-complément) que l’on justifie l’ordre des mots du français ou d’un groupe de langues. Un procédé aussi simple semble pourtant interdit à Beauzée, car il irait à l’inverse du but recherché, à savoir la découverte de l’ordre universel sous les différences de surface. Beauzée doit donc s’appliquer à démontrer que l’ordre dit analytique, qui correspondrait plutôt à première vue à un ordre fixe comme celui du français, est en fait réalisé même dans les langues à ordre libre, en latin en particulier.

Reprenant les typologies les plus communément admises, aussi bien d’ailleurs par les sensualistes que par les rationalistes, Beauzée distingue les langues « analogues » et les langues « transpositives ». Mais il ne se contente pas de voir dans les langues analogues une correspondance entre le déroulement de la pensée et celui de la phrase, et dans les langues transpositives un mécanisme inverse. Pour lui, ces deux types de construction ne sont en fait que deux moyens différents de suivre l’ordre analytique. Car, si l’ordre analytique semble a priori correspondre de plus près au fonctionnement des langues dites analogues, celles que l’on nomme transpositives disposent d’un autre moyen pour indiquer la hiérarchie logique des éléments de la phrase : les flexions.

« Or il n’y a que deux moyens par lesquels l’influence de l’ordre analytique puisse devenir sensible dans l’énonciation de la pensée par la parole. Le premier, c’est d’assujettir les mots à suivre, dans l’élocution, la gradation même des idées et l’ordre analytique. Le second, c’est de faire prendre aux mots des inflexions qui caractérisent leurs relations à cet ordre analytique, et d’en abandonner ensuite l’arrangement dans l’élocution à l’influence de l’harmonie, au feu de l’imagination, à l’intérêt, si l’on veut, des passions. Voilà le fondement de la division des langues en deux espèces générales, que l’abbé Girard appelle analogues et transpositives. » (GgII : 468).

Les commentateurs n’ont sans doute pas assez insisté sur l’originalité théorique de ce point de vue. Il y a là en effet un changement important de perspective sur la comparaison entre les langues : l’universalité des mécanismes fondamentaux du langage interdit de raisonner en termes de valeur ou de hiérarchie. La possibilité même de la communication requiert un certain nombre de structures universelles ; il est donc absurde de débattre pour savoir si telle ou telle langue réalise mieux ces structures que telle ou telle autre.

Ces postulats théoriques ne sont pourtant pas entièrement confirmés par les exemples concrets que nous livre Beauzée. Les jugements de valeur, dont la théorie de l’ordre analytique semble écarter jusqu’à la possibilité, ne sont pas absents de ses réflexions sur l’ordre des mots. Des termes comme « analogues » ou « transpositives », bien que n’étant pas de l’invention de Beauzée, restent fortement connotés. Le fait qu’ils soient employés ici démontre que la doctrine traditionnelle d’une supériorité des langues à ordre « direct » n’est pas réellement abandonnée par Beauzée. Certes les deux types de langue sont censés parvenir au même résultat, quoique par des moyens différents ; mais il est difficile de ne pas voir de hiérarchisation des valeurs dans les termes employés pour décrire ces moyens : la « marche » des langues de la famille du français « est analogue et en quelque sorte parallèle à celle de l’esprit même, dont elle suit presque pas à pas les opérations ». Alors que celle des langues dites transpositives est « souvent contraire à celle de l’esprit » (GgII : 468-470). La supériorité des langues analogues vient aussi du fait qu’elles sont davantage à même de traduire la pensée, alors que les langues transpositives conviennent mieux à la recherche de l’harmonie ou à l’expression des passions. La hiérarchie établie par Beauzée entre les différents buts du langage montrera assez qu’il y a chez lui une forte valorisation de l’ordre direct51.

Lorsqu’on en vient à l’analyse d’exemples concrets, on découvre certaines contradictions entre les principes théoriques et l’application qui en est faite. Les flexions, par exemple, ne sont pas véritablement un équivalent de l’ordre fixe et logique des mots ; ce dernier est toujours préférable :

« […] jamais il [Du Marsais] n’a prétendu que Virgile n’ait pu dire avec l’exactitude requise en fait de Langage, Arma virumque cano, et qu’il n’y eût de bien dit que Cano arma virumque : il a seulement voulu dire que ce dernier arrangement était seul conforme à l’ordre analytique, le seul qui représentât bien la succession naturelle des idées et de leurs relations dans la pensée rendue par ces mots. » (GgII : 529)

Le relativisme de principe qui consistait à poser l’ordre direct et les flexions comme des moyens équivalents n’est pas mené jusqu’à ses ultimes conséquences : pour cela il faudrait se résoudre à abandonner toute hiérarchisation entre les langues basée sur l’ordre des mots, et à rompre le lien étroit entre ordre analytique et ordre du français, l’un relevant des mécanismes intellectuels universels et l’autre des caractéristiques d’une langue particulière. Les flexions du latin n’apparaissent en réalité ici que comme un moyen d’« imiter » l’ordre direct, en indiquant par les terminaisons la place que les termes devraient « normalement » avoir : « […] les mots portent partout le signe extérieur du poste que leur assigne la nature dans l’ordre analytique » (GgII : 512). Tout changement par rapport à l’ordre direct (de type sujet-verbe-objet) est défini comme figuré, donc comme une inversion, qu’il y ait ou non des flexions52.

Il y a donc une dimension « seconde » dans la façon qu’a le latin d’indiquer l’ordre analytique, puisqu’il faut rétablir mentalement les positions logiques des termes. Les langues dites analogues sautent cette étape de décodage par l’indication directe des positions logiques.

La notion d’ordre analytique introduit dans le débat une nouveauté théorique en ce sens que l’ordre des mots n’est plus uniquement perçu comme l’indicateur de la valeur ou du « génie » d’une langue : il est considéré comme un processus d’organisation logique des éléments de la proposition, à mi-chemin entre le monde immatériel de la pensée et le monde physique du langage. Cette nouveauté théorique a pour conséquence de relativiser le rôle joué par l’ordre des mots dans les structures de surface, et de minimiser les différences entre les langues. L’ordre analytique est une manifestation du dualisme cartésien dans les théories langagières : l’âme et le corps sont deux entités hétérogènes entre lesquelles se construisent des « passerelles ».

Néanmoins, la confusion s’installe assez vite entre l’ordre analytique et l’ordre direct, celui du français en particulier. Cette confusion trouve sa source chez Beauzée lui-même, qui n’a pas établi de distinction nette entre les niveaux d’analyse ; ce qui l’aurait conduit à poser une séparation claire entre les mécanismes universels de la communication et leur mise en œuvre dans les usages particuliers — et donc à n’accorder aucune préférence à l’ordre du français. Le processus dit de l’analyse est un concept typiquement rationaliste : le langage est vu comme une transcription, la plus fidèle possible, d’une pensée régie par les lois de la logique et composée d’idées individuelles clairement délimitées. Ce concept d’un découpage de la pensée lui permettant d’être ensuite exposée n’a, comme l’a souligné Sylvain Auroux, aucun sens à nos yeux53. Ce qui nous intéresse essentiellement dans un tel concept, c’est plutôt ce qu’il révèle : derrière ce débat se profile en effet la recherche d’une nouvelle universalité dans les processus du langage, basée cette fois sur les processus de construction du sens et non plus sur le matériel des mots. La théorie de l’ordre analytique témoigne donc d’une recherche de l’universel dans les mécanismes sémiotiques, mécanismes dont la construction des phrases serait la face visible.

D’autre part, la théorie de l’analyse vient renforcer la parenté qui existe entre langage et connaissance. Les mots étant considérés comme les doubles physiques des idées, on en vient à voir dans la syntaxe l’image de la construction du raisonnement. Les mécanismes syntaxiques sont donc d’une importance considérable : de la construction de la phrase peut dépendre la justesse ou la fausseté de la proposition. Mettre les différents termes de la phrase dans le bon ordre, c’est faire une analyse juste de la réalité.

Il existe également entre le langage et la connaissance une parenté de fonctionnement ; c’est précisément l’analyse, qui caractérise aussi bien le mécanisme de production des énoncés que celui d’acquisition des connaissances. Parenté résumée ainsi par Foucault : langage et connaissance « consistent tous deux à analyser le simultané de la représentation, à en distinguer les éléments, à établir les relations qui les combinent, les successions possibles selon lesquelles on peut les dérouler » (1966 : 101). D’où également l’idée, très répandue au XVIIIe, que le progrès dans la connaissance ou dans l’enseignement du langage entraîne des progrès dans le domaine scientifique54. Pour Beauzée, « les arts, les sciences, les mœurs même » peuvent bénéficier des progrès accomplis dans l’enseignement des langues (Gg : XXIV). La disposition des mots dans la phrase équivaut à la construction d’un raisonnement ; on a affaire ici à une constante confusion entre la phrase, entité linguistique, et la proposition, entité logique. Malgré la différence que pose Beauzée entre les deux, sa théorie sur l’ordre des mots conduit à une telle confusion en mêlant syntaxe et organisation logique55.

On rencontre néanmoins chez lui une intéressante tentative de distinguer les niveaux, basée cette fois encore sur la séparation entre universel et particulier. Ce que nous appellerions le langage réel, c’est-à-dire les structures de surface, ne participe en rien à la construction du sens :

« Une phrase est donc un assemblage de mots réunis pour l’expression d’une idée quelconque : et comme la même idée peut être exprimée par différents assemblages de mots, elle peut être rendue par des phrases toutes différentes. »56

La disposition des mots dans la phrase n’est pas porteuse de sens ; on peut même dire que, tel qu’il apparaît dans ce passage, le langage est considéré comme parfaitement transparent : les moyens qu’il utilise sont indifférents, seule compte la proposition, c’est-à-dire la pensée organisée. Celle-ci est élaborée en dehors du langage, étant donné que l’analyse et même l’ordre analytique ne sont pas de nature proprement linguistique.

4.6. Entre langage et logique : la notion d’ellipse

Pour pouvoir traduire la pensée, une phrase doit apparemment en exprimer tous les éléments, c’est-à-dire toutes les idées individuelles qui concourent à former une pensée complète. Mais ce sont en fait plusieurs cas de figure qui peuvent se présenter, si l’on s’en réfère au système élaboré par Beauzée. Il y a trois ordres possibles de correspondance entre la pensée analysée (contenu de la proposition) et son expression (forme de la phrase). L’expression peut être le reflet terme à terme de la pensée (« plénitude »), elle peut en être le reflet partiel (« défaut » ou « ellipse »), ou peut contenir plus d’éléments que la pensée elle-même (« redondance »).

La « plénitude » est l’état « naturel » de la phrase. Beauzée ne s’intéresse que peu au phénomène de la redondance, qui lui semble ne rien apporter. Il se concentre essentiellement sur l’ellipse, et ce pour deux raisons. D’une part parce qu’il la considère comme la relation la plus répandue entre pensée et expression. D’autre part, et c’est là sans doute l’essentiel, parce que l’ellipse permet de pallier jusqu’à un certain point le défaut essentiel de la parole, qui est son incapacité à exprimer la pensée autrement que dans la dimension temporelle. On retrouve ici un thème bien connu, et qui n’est pas propre à l’âge classique (c’est même une constante des discours sur la langue) : la langue a pour but de traduire la pensée, mais elle est hélas un instrument imparfait, condamné à courir sans cesse après les mille mouvements de l’esprit. La parole oppose « à l’activité de l’esprit qui pense, des embarras qui se renouvellent sans cesse » (GgII : 396). L’ellipse, c’est-à-dire le fait de sous-entendre certains éléments de la proposition, permet de rapprocher les énoncés de leur « modèle » intellectuel :

« De là vient l’obligation générale, de ne mettre dans chaque phrase que les mots qui y sont les plus nécessaires et de supprimer les autres, tant pour aider l’activité de l’esprit, que pour se rapprocher le plus qu’il est possible de l’unité individuelle de la pensée, dont la parole fait la peinture. » (GgII : 396-7)

Cet idéal d’un langage qui concentrerait en quelque mots un nombre considérable d’éléments se rencontre également dans les réflexions des Lumières sur la différence entre la prose et la poésie. C’est au fond le vieux rêve d’un langage qui « collerait » à la pensée ; rêve édénique par bien des aspects57.

L’ellipse est une atteinte à la plénitude de l’expression ; elle n’est donc acceptable que quand les éléments manquants peuvent être aisément rétablis par l’auditeur. Celui-ci reconstitue la phrase entière selon des mécanismes inconscients ; au grammairien revient la tâche de les expliciter. L’ellipse joue à peu près, dans la théorie linguistique de Beauzée, le même rôle que l’ordre analytique : elle permet de rendre compte d’un grand nombre de phénomènes langagiers particuliers et de les rapporter à des mécanismes censément universels. Cela explique sans doute les analyses littéralement délirantes qu’il nous livre sur certains cas précis58 : il s’agit de rendre compatibles avec les postulats de base de sa théorie, à savoir la rationalité du langage et le langage comme traduction, des phénomènes qui leur sont apparemment étrangers.

Le fait de croire en l’universalité des idées exprimées par la langue contraint finalement à réduire les phénomènes langagiers concrets à des adaptations plus ou moins fidèles d’un langage imaginaire qui serait la traduction parfaite de la pensée. Le rôle du grammairien selon Beauzée est de découvrir, sous les expressions changeantes des langues réelles, la présence de cette langue rationnelle et universelle.

4.7. Clarté du français et clarté de la langue

La valorisation du français passe souvent par la mise en évidence de sa clarté, qualité que cette langue, contrairement à d’autres ou à toutes les autres, est censée posséder au plus haut point. La source de cette clarté est souvent située, au XVIIIe siècle, dans la syntaxe et plus particulièrement dans l’ordre des mots. C’est pourquoi cette question va nous intéresser ici, ce d’autant plus que Beauzée adopte sur le sujet un point de vue qui tranche en partie avec la position dominante.

Comme bien d’autres constructions culturelles, voire mythiques, attachées à la langue, le concept de clarté du français n’est pas une invention du XVIIIe siècle. Henri Estienne, au XVIe siècle, affirmait déjà que le français était plus clair que l’italien. Mais il fondait son affirmation sur la prétendue univocité du vocabulaire français ; les Lumières concentrent leur argumentation sur l’ordre des mots : le français, qui suit l’ordre de déroulement de la pensée (ou qui traduit spatialement la succession logique de ses éléments), permet une compréhension plus directe du message, là où la construction adoptée par d’autres langues est source d’ambiguïtés.

L’histoire du concept de clarté du français présente de nombreuses difficultés, au rang desquelles figure la persistance de ce mythe jusqu’à nos jours. Cette persistance rend particulièrement délicate l’appréhension de la spécificité du XVIIIe dans la construction du mythe. En effet, le Siècle des lumières est essentiellement utilisé pour démontrer aujourd’hui la clarté supposée du français : la « langue » du XVIIIe, dont les caractéristiques seraient concentrées dans les grands textes de l’époque, présenterait une plus grande clarté que les autres langues, mais également une plus grande clarté que le français actuel — car le mythe moderne de la clarté française s’apparente à la nostalgie d’une langue classique disparue. Pour comprendre le concept de clarté au XVIIIe, il faut donc commencer par se détacher de ses avatars actuels.

Car l’idée d’un français du XVIIIe qui serait plus clair que le nôtre se fonde sur une confusion entre langue et parole, au sens saussurien de ces termes. La clarté est en effet une caractéristique du discours ; c’est l’usage qui est fait des possibilités de la langue qui crée la clarté. La langue en elle-même permet aussi bien d’être obscur que d’être clair59. Lorsqu’on parle de la clarté de la langue du XVIIIe, on parle en fait de la qualité de textes individuels, c’est-à-dire d’une caractéristique rhétorique (au sens large) et non linguistique. Cette confusion est également faite au XVIIIe siècle ; mais la thèse dominante d’une clarté intrinsèque au français est contestée par certains auteurs, qui y voient une forme d’aveuglement (chacun trouvant sa langue maternelle plus claire que les autres, puisque c’est celle qu’il comprend le mieux…).

Le problème du concept de clarté, aussi bien aujourd’hui qu’il y a deux siècles, est qu’il souffre (ou qu’il bénéficie, c’est selon) d’une absence à peu près totale de définition et de délimitation du champ d’analyse. La clarté du français se démontre-t-elle sur le plan diachronique, synchronique, typologique ? Est-elle une vertu générale de la langue ou ne se manifeste-t-elle qu’à certains niveaux (morphologique, syntaxique, sémantique) ?60 Les partisans de la clarté du français n’opèrent malheureusement pas de telles distinctions.

La notion de clarté se construit souvent à l’intérieur même d’une langue : on « démontre » la clarté du français en n’énumérant que des exemples tirés du français. La clarté se définit dès lors par elle-même. La comparaison montrerait pourtant que toute langue est parsemée d’ambiguïtés, et que l’affirmation de la supériorité « communicationnelle » d’une langue sur une autre est une position idéologique avant tout.

Si certains, au XVIIIe, ont contesté le dogme de la clarté du français (Duclos, Batteux notamment), la plupart des philosophes et des théoriciens de la langue ont contribué à sa diffusion. La clarté qui nous intéresse ici, à savoir la clarté syntaxique, est fondée sur l’idée que le français se construit non seulement conformément à la pensée, mais de façon progressive. Alors que, dans bien d’autres langues, il faut sans cesse revenir en arrière dans la phrase pour en comprendre le sens (lorsque, par exemple, l’adjectif est placé avant le nom), le français a le privilège de procéder par addition d’éléments. Chaque terme de la phrase complète et explique celui qui le précède. L’auditeur va donc d’une compréhension minimale à une compréhension maximale selon une progression régulière.

Les linguistes rejettent aujourd’hui totalement une telle conception : on considère que les énoncés fonctionnent comme des systèmes, c’est-à-dire comme des ensembles dont les éléments se définissent les uns par rapport aux autres. La théorie de la clarté du français s’est néanmoins beaucoup appuyée sur une conception de l’ordre des mots comme « empilement » progressif d’unités distinctes. Cette conception se retrouve même chez ceux qui, sur le chapitre de l’ordre des mots, sont plutôt partisans de la construction du latin. Diderot, par exemple, présente comme l’une des vertus du français la compréhension progressive qu’offre cette langue :

« Dans une phrase latine ou grecque un peu longue, que de cas, de régimes, de terminaisons à combiner ! On n’entend presque rien qu’on ne soit à la fin. Le français ne donne point cette fatigue. On le comprend à mesure qu’il est parlé. »61

D’Alembert adopte une approche à peu près semblable, tout en allant encore plus loin lorsqu’il affirme qu’une phrase doit pouvoir être « arrêtée » à n’importe quel moment et rester compréhensible :

« Les mots doivent être placés dans tel ordre, qu’en finissant la phrase où l’on voudra, elle présente autant qu’il est possible un sens ou du moins une idée complète qui n’en suppose point nécessairement d’autres […] »62

Nous rencontrons donc, dans le système typologique que le XVIIIe siècle applique aux langues, une constellation de concepts qui se renforcent et s’expliquent mutuellement (l’ordre naturel, la clarté, la progressivité, etc.). La clarté est en particulier fortement liée à l’ordre des mots, puisqu’elle est censée y trouver sa source. La longévité de cette notion s’explique également par le succès des thèses de Rivarol, qui fonde la valeur du français sur sa clarté, et celle-ci sur l’ordre de la phrase. La spécificité de son approche réside dans l’abandon de la démarche typologique au profit d’une nette séparation entre le français et l’ensemble des autres langues. L’influence considérable qui a été la sienne explique en partie la survivance du mythe de la clarté, mais aussi la difficulté à mettre en évidence les divergences de certains auteurs face à la thèse dominante. Or Beauzée est à mon sens de ceux-là ; comme en ce qui concerne l’ordre des mots en général, il fait preuve sur le sujet de la clarté d’une originalité certaine. Et, de la même façon encore, il ne parvient pas à assumer jusqu’au bout les implications de sa théorie.

Beauzée voit en effet la clarté comme l’une des composantes essentielles du fait linguistique. Le regard qu’il porte sur la question procède de la même source que son concept de l’analyse, et les conclusions auxquelles il parvient sont similaires. La clarté est pour lui synonyme de transmission réussie de la pensée du destinateur au destinataire ; elle est donc un élément communicationnel indispensable. Hors de la clarté, il n’y a pas de transmission possible des idées, et donc pas de langage :

« Si l’homme ne parle que pour être entendu, c’est-à-dire, pour rendre présentes à l’esprit d’autrui les mêmes idées qui sont présentes au sien ; le premier objet de toute langue, est l’expression claire de la pensée. Et de là cette vérité également reconnue par les Grammairiens et par les rhéteurs, que la clarté est la qualité la plus essentielle du discours. »63

Cette approche, bien que fondée une fois de plus sur une forme de dualisme (séparation entre l’universel — la communication et la clarté — et les moyens particuliers de la réaliser), vient sans doute davantage de la rhétorique que du rationalisme : le point de vue traditionnel consiste à dire que la clarté n’est pas réalisée partout. Elle ne l’est que dans les cas où la pensée est transmise efficacement (pour les rationalistes, en français essentiellement). Ici, Beauzée considère que tout énoncé doit être clair, en vue de son efficacité communicationnelle. L’idée d’une efficacité de la transmission du message a bien sa source dans la pensée rhétorique ; Beauzée l’étend toutefois à tous les aspects du langage, en en faisant une structure linguistique universelle. On pourrait dire qu’il « récupère » une vertu rhétorique (l’organisation du discours à des fins de compréhension) pour en faire une des lois immuables du langage. Parler sans se faire comprendre, ce n’est plus véritablement parler : cela s’apparente davantage à du bruit ou au cri des animaux.

Donc, plutôt que de situer la clarté dans les procédés particuliers d’une langue, il la présente comme appartenant de fait à la nature profonde de l’acte de langage. La thèse traditionnelle de la clarté française resurgit néanmoins ici ou là dans ses textes ; mais il ne s’agit pas tant, à mon avis, d’une opposition classique entre le français et d’autres langues qu’une simple différence de degré. La clarté se manifeste dans toutes les langues ; le français a ceci de particulier qu’il en fait la principale qualité du discours, alors que d’autres auront tendance à rechercher également l’harmonie ou l’élégance : la clarté est « l’objet immédiat du Langage, l’objet unique de la Grammaire, et l’objet caractéristique et distinctif de la langue française » (GgII : 539). La différence de Beauzée par rapport à ses contemporains est qu’il n’admet de différences entre les langues que dans le cadre très étroit des lois universelles du langage. Le français est peut-être un peu plus « clair » que d’autres langues, mais cette spécificité n’induit pas de différence essentielle entre les divers idiomes ; seules sont possibles des différences de surface.

Encore une fois, ce sont paradoxalement les préjugés rationalistes de Beauzée qui le conduisent à adopter une position plus « moderne » que la plupart de ses contemporains. Il entend dépasser l’opposition entre l’ordre des mots clair du français et les constructions ambiguës des autres langues. Il ouvre ainsi la voie à la conception que peut se faire la linguistique moderne de la clarté, c’est-à-dire une caractéristique du discours et non une propriété de la langue. Sa position est pourtant quelque peu différente, puisqu’il ne semble pas même concevoir l’obscurité dans le langage, alors que nous dirions aujourd’hui qu’un discours obscur est encore un discours, et que l’obscurité relève, au même titre que la clarté, des possibilités contenues dans la langue. Pourtant Beauzée est déjà plus loin sur cette voie que ne le sera Rivarol près de vingt ans plus tard. Ce qui suffit à démontrer, s’il en était encore besoin, que le débat linguistique des Lumières ne se construit pas, lui non plus, selon une progression linéaire.

5. Ordre des mots et philosophie

« Et il n’y a que ceux qui ne sont ni ne peuvent être philosophes, qui ignorent l’étroite liaison du langage avec la philosophie. »

Beauzée (Gg: 250)

5.1. L’arrière-plan philosophique du débat sur l’ordre des mots

La citation placée en exergue pourrait à elle seule résumer la richesse autant que les insuffisances de la « linguistique » du XVIIIe siècle. Richesse de cette pensée tout d’abord, car les Lumières voient dans les problèmes posés par le langage comme un condensé des grandes questions philosophiques : la relation entre l’homme et le monde qui l’entoure, la question des origines, le fonctionnement de l’esprit humain. Mais insuffisance sans doute, à nos yeux du moins, d’une pensée qui ne parvient pas restreindre son champ d’étude, et ne peut s’affranchir de la réflexion métaphysique. On ne pourra penser le langage comme objet de science qu’en le considérant indépendamment de sa dimension métaphysique, et en dehors du problème de l’origine. L’intérêt spécifique du XVIIIe siècle dans l’histoire de la pensée linguistique est peut-être sa façon de construire des passerelles entre disciplines : les grammairiens se font philosophes, et tout ce que le royaume compte de philosophes, ou peu s’en faut, se livre à des réflexions sur le langage (et même sur certains points très techniques, tel l’ordre des mots). La question qui nous intéressera le plus sera celle de l’origine, pour une raison simple : elle est très directement liée au débat sur l’ordre des mots. L’ensemble du champ philosophique est toutefois susceptible, au XVIIIe siècle, de prendre pour terrain de réflexion le fonctionnement du langage.

La dimension philosophique de la grammaire générale vient en partie de la valeur a priori qui lui est attribuée : les lois qu’elle énonce seraient valides en dehors de toute réalisation effective. Il est donc naturel de voir s’y refléter les catégories philosophiques du temps, plus que les règles du langage elles-mêmes. Il semble pourtant que certains présupposés dans le domaine linguistique soient plus forts que les divergences philosophiques. Dans le cas de l’ordre des mots, considérer comme supérieures les langues « analogues » ou « transpositives » ne change rien au fait qu’on attribue dans les deux cas une signification forte à la disposition des mots dans la phrase. Les points de vue philosophiques opposées conduisent donc parfois à des divergences plus superficielles qu’on ne pourrait le penser. Les partis pris philosophiques conditionnent néanmoins le plus souvent les positions adoptées dans le débat linguistique.

Le développement du courant empiriste introduit dans le débat sur l’ordre des mots une relativisation à plusieurs niveaux des thèses rationalistes : relativisation de l’universalité des lois du langage (prise en compte nouvelle de l’état présent du locuteur), de la primauté de la pensée sur la langue (réévaluation du rôle du langage dans la formation des idées), et enfin du rôle de la grammaire (perçue comme une description du langage tel qu’il est et non une prescription de ce qu’il devrait être). Beauzée semble à première vue relever, sur le plan philosophique, du plus strict rationalisme, doublé dans le domaine religieux d’une orthodoxie irréprochable64. Son attrait pour la méthode newtonienne indique néanmoins que sa pensée est plus complexe qu’il n’y paraît. Beauzée se trouve certes plutôt dans le camp rationaliste, mais il y construit un point de vue original, notamment sur le plan épistémologique.

Le rapprochement entre philosophie et théorie du langage est directement lié à la dimension sémiotique de la linguistique des Lumières. S’interroger sur les mécanismes de la signification, c’est en effet solliciter des questions philosophiques majeures telles que le rapport du sujet au monde (les représentations du monde sont-elles innées ou construites par l’expérience ?), le rapport entre l’esprit et le corps (le son des mots a-t-il un rapport nécessaire avec leur signification ?), les origines (la société a-t-elle donné naissance au langage, ou le langage à la société ?). La dimension proprement linguistique du langage peine à émerger de façon autonome, car on ne voit en elle que l’aspect extérieur de ce qui importe vraiment : les fondements du processus sémiotique.

5.2. Ordre des mots et origine des langues

« Pour bien traiter de la matière des inversions, je crois qu’il est à propos d’examiner comment les langues se sont formées .»

Diderot, Lettre sur les sourds et muets, p. 135

Toute la controverse sur l’ordre des mots est traversée par la question de l’origine du langage. On peut même dire qu’il n’y a pas, au XVIIIe siècle, de réflexion linguistique qui échappe totalement à cette interrogation. Pareille omniprésence s’explique naturellement par l’attrait considérable des Lumières pour la recherche des origines en général : origine du monde, origine de l’homme, origine de la société. A la source de cet intérêt particulier, se trouve sans doute la perte d’influence du divin comme facteur unique d’explication. On peut désormais penser l’origine autrement que ne le font les textes sacrés. La fascination des grammairiens-philosophes pour le problème de l’origine des langues ne se réduit toutefois pas à une telle explication ; à travers l’examen de l’origine, on cherche en effet à atteindre le fonctionnement du langage lui-même. La question de l’origine n’est donc pas avant tout, comme on pourrait le croire, un problème d’ordre historique. Et le lien de cette question avec celle de l’ordre des mots tend à confirmer une telle hypothèse : en cherchant à savoir quel était l’ordre des mots de la langue primitive, on s’interroge davantage sur la nature profonde des langues que sur leur développement dans l’histoire.

La sémiotique nous fournit peut-être les raisons de cet engouement. Auroux livre à ce sujet une analyse particulièrement éclairante : il estime que l’importance accordée à la question de l’origine vient du fait que l’on considère les trois éléments de base du mécanisme de la signification (la chose, l’idée, le son) comme ayant une existence autonome65. Comprendre le langage revient donc à comprendre comment ces trois entités se réunissent pour former le signe linguistique ; or le meilleur moyen pour accéder à la compréhension de ce mécanisme est d’examiner comment, à l’origine, le rapprochement s’est effectué. La question de l’origine ne vaut guère pour elle-même : elle est utilisée pour comprendre le fonctionnement actuel (ou universel) du signe.

De même, la connaissance de l’ordre des mots originel nous renseigne sur les caractéristiques du langage : si, dans la langue primitive, les objets les plus frappants étaient placés en premier (ordre dit à inversions), le langage doit être basé sur les sens plus que sur la logique abstraite. Le débat sur l’origine est donc inextricablement lié à la controverse sur les inversions ; les deux problèmes sont comme deux faces d’une même interrogation sur la nature profonde du langage.

Pour rendre compte de la naissance du langage, on se basait traditionnellement sur le récit de la Genèse : Dieu a donné au couple primitif la faculté de parler, mais également la capacité de créer des mots pour nommer les objets du monde (Adam nomme les bêtes sauvages et les oiseaux, dans Genèse II, 19-20). Mais, au XVIIIe siècle, des théories différentes sur le mode d’apparition du langage humain se développent, notamment chez Condillac. Deux éléments essentiels dans l’explication de la naissance des langues sont introduits à cette occasion : la dimension sociale et la durée. Envisager une lente évolution du langage à partir des formes rudimentaires (pour Condillac, le cri des animaux) vers des systèmes de plus en plus complexes, c’est dépasser l’explication mythique de la diversité des langues (Babel) pour fournir une explication de nature historique. La diversification des langues s’expliquerait par la dispersion des groupes humains — hypothèse bien sûr impossible dans le cadre du récit adamique, qui voit dans la diversité des groupes humains le résultat de la multiplication des langues).

Quant à l’hypothèse d’une création collective du langage, elle présente l’avantage de mettre en évidence le rôle de lien social que joue la langue ; la langue n’est pas un simple instrument de « transmission » des pensées d’un individu à un autre.

Les explications « naturelles » soulèvent un certain nombre de problèmes, que ne manqueront pas de relever les tenants de l’explication biblique (dont Beauzée). La première difficulté consiste en ce que l’on pourrait appeler le « paradoxe de l’institution », que l’on peut résumer ainsi : les hommes des premiers temps ne peuvent former une société constituée qu’en disposant du langage. Or le langage ne peut être établi qu’au sein d’une société constituée, car il requiert une convention entre les locuteurs. C’est là un écueil difficilement surmontable, à moins d’être capable de penser une véritable interdépendance entre le développement du langage et celui de la société. Rousseau, par exemple, a avoué son impuissance à résoudre le paradoxe, sans pour autant renoncer à l’explication sociale de la naissance du langage. Refusant l’idée d’une société déjà constituée au moment de l’apparition du langage (car alors les inégalités sociales auraient une légitimité historique), il se voit contraint d’admettre une intervention divine, qui crée le déséquilibre dans l’harmonie de la société primitive, mettant ainsi fin à une sorte d’âge d’or66. Cette hypothèse pose comme fondamentalement problématique l’existence du signe conventionnel. Rousseau introduit selon moi, avec cet aveu d’impuissance, l’idée d’une spécificité irréductible du langage humain, en dehors d’une intervention divine directe. La thèse traditionnelle de l’institution divine du langage peine à rendre compte du caractère immotivé des mots. Elle laisse dans l’ombre la dimension sociale du langage, et donc son rôle dans la formation de la pensée et de la société. Il existe, selon la thèse rationaliste, des idées préexistantes, que le langage extériorise. Rousseau et les sensualistes affirment au contraire le rôle actif du langage dans la constitution des catégories mentales et culturelles.

Le problème de la diversité des langues renvoie presque immanquablement aux origines. Là encore, une opposition nette se dessine entre les tenants du texte biblique et les tenants de l’explication naturelle. Les premiers expliquent la multiplicité actuelle des idiomes par l’épisode de Babel ; les seconds par la diversité des groupes humains, et surtout par celle des climats, qui aurait petit à petit conduit à une diversification des langues. Beauzée se fonde, bien évidemment, sur l’épisode de Babel, mais il adopte une position originale, intermédiaire en quelque sorte entre le sensualisme et l’orthodoxie. A l’en croire en effet, la multiplication des langues à Babel ne se distingue réellement de l’évolution normale du langage que par la rapidité du processus :

« Dieu opéra subitement dans la langue primitive des changements analogues à ceux que les causes naturelles y auraient amenés par la suite, si les hommes de leur propre mouvement s’étaient dispersés en diverses colonies dans les différentes régions de la terre. »67

La multiplication des langues ne représente pas pour Beauzée une difficulté théorique importante ; car, selon lui, la langue primitive, quoique inspirée par Dieu, était déjà d’essence conventionnelle. La rupture entre les objets du monde et les sons chargés de les désigner était ainsi consommée dès la naissance du langage. L’épisode de Babel est simplement l’accélération d’un processus consubstantiel à la nature du langage.

Le débat sur l’origine fait de l’ordre des mots un usage abondant, comme s’il suffisait de déterminer l’ordre des mots originel pour découvrir la vraie nature du langage. Si le langage premier était un langage affectif, servant à exprimer l’état intérieur de celui qui parle, alors c’est l’ordre « inverse » qui est premier et par conséquent naturel. C’est la thèse de Condillac ou de Diderot. Dans ce cas, l’objet qui frappait le plus les sens était placé en premier dans la phrase. On ne disait pas « je veux un fruit », on disait « fruit vouloir ». Car la langue primitive n’envisageait que fort peu la dimension « intellectuelle » des choses. L’ordre du français est donc très éloigné de celui de la langue première.

Condillac en tire une étrange conclusion : pour lui, les langues ont suivi une évolution constante depuis la naissance du langage jusqu’aux langues actuelles ; et la position précise de chaque langue dans l’échelle de l’évolution serait révélée par l’ordre des mots. Ainsi le latin, qui autorise aussi bien l’ordre direct que les inversions, serait une sorte d’intermédiaire entre les langues plus anciennes et les langues actuelles.

Condillac introduit l’histoire dans la comparaison des langues, alors que Beauzée insiste davantage sur une démarche d’ordre typologique. Contrairement à ce que laissaient supposer ses postulats théoriques, il ne renonce pas à faire du français une langue proche de la langue primitive (qui, en tant qu’émanation de la raison divine, devait suivre l’ordre direct). Sa démonstration se base sur l’hébreu. Il n’en fait pas la langue première68 ; il le considère néanmoins comme très proche du premier langage des hommes. Or l’ordre des mots est une caractéristique si fondamentale des langues que le français, malgré son éloignement temporel plus grand, est en réalité plus proche de la langue primitive que le latin ou le grec :

« D’où il suit que les langues modernes de l’Europe qui ont adopté la construction analytique, tiennent à la langue primitive de bien plus près que n’y tenaient le grec et le latin […] »69

Prenant le contre-pied de Condillac, Beauzée privilégie la typologie au détriment de la chronologie. Le français n’est plus chez lui un descendant du latin, mais le prolongement d’un parler celtique quelque peu mythique, qui serait lui-même l’émanation de la langue primitive. Certaines caractéristiques internes des langues, l’ordre des mots en particulier, sont chez Beauzée plus fondamentales dans la découverte de leur filiation que les données chronologiques ou géographiques.

D’une manière plus générale, la conception que Beauzée se fait du langage est par principe antihistorique. Il relègue en effet les phénomènes d’évolution des langues dans la sphère des changements de surface, allant ainsi à rebours de l’« obsession » du XVIIIe siècle pour les origines. L’origine divine qu’il attribue au langage lui permet d’échapper au paradoxe de l’institution, et lui évite de devoir expliquer le saut « qualitatif » par lequel on passe d’une langue naturelle et motivée à une multitude de langues conventionnelles. Par son refus de voir dans l’origine l’élément essentiel d’explication des langues, il ouvre la voie à une démarche plus scientifique pour la recherche linguistique, en ce sens qu’il offre la possibilité de considérer les éléments du langage comme des données. Lorsque Saussure jettera les bases d’une nouvelle approche du langage, il verra dans refus de la question de l’origine un préalable indispensable à l’étude scientifique de la langue. Certains éléments d’un tel raisonnement figurent déjà chez Beauzée, qui manifeste sur ce point une incontestable originalité, lorsqu’on connaît l’importance de la recherche des origines dans la pensée du XVIIIe siècle70.

Les passages que nous avons lus à propos de la langue primitive montrent néanmoins que la question de l’origine revient par la bande dans les écrits de Beauzée. On trouve ici et là dans la Grammaire générale des notations qui suggèrent que la question de l’origine et celle de l’ordre des mots restent indissociables chez lui également (par exemple, il dira que l’ordre direct est « la règle originelle de toutes les langues », GgII : 465) ; la perspective théorique qui est la sienne préfigure néanmoins l’émergence d’un autre regard sur les liens entre la nature des langues et leur histoire.

6. Dimension éthique de l’ordre des mots

6.1. L’ordre des mots et les différents rôles du langage

De tout temps sans doute, les hommes ont cherché à distinguer différents aspects dans la nature multiforme du langage ; ils ont élaboré des systèmes théoriques permettant d’en considérer séparément les diverses dimensions. Lorsque le XVIIIe siècle s’interroge sur les rôles multiples que peut jouer le langage, et sur la hiérarchie qui existe entre ces rôles, il ne procède pas autrement. Les différentes conceptions de la nature humaine se traduisent en autant de façons de penser la langue ; et, une fois encore, on fait de l’ordre des mots l’un des principaux éléments de distinction entre les diverses fonctions dévolues au langage. La question du « génie » propre à chaque langue est également une question éthique, en ce sens qu’il y a, pour le XVIIIe, des langues qui servent à « dire la vérité » et d’autres qui permettent de ruser et de tromper ; elle trouve également des prolongements dans le domaine des genres littéraires : certaines langues sont intrinsèquement poétiques, d’autres mieux adaptées à la prose. On élabore ainsi tout un système à la fois idéologique et linguistique en attribuant à chaque langue une « case » qui correspond à ses (supposées) caractéristiques propres. La diversité des langues est pensée en termes de valeurs ; ce n’est pas là un trait propre aux Lumières : les discours de cet ordre fleurissent encore aujourd’hui. C’est pourquoi il peut être intéressant d’en aborder certains aspects dans le cadre particulier du débat sur l’ordre des mots.

Suivant que l’on est rationaliste ou sensualiste, on attribuera au langage telle fonction plutôt que telle autre ; on estime en fait le plus souvent que le langage joue plusieurs rôles dans l’activité humaine. On établit alors entre ces rôles une hiérarchie bien précise. Trois fonctions principales sont communément attribuées au langage, selon le modèle de la rhétorique classique : instruire, plaire et toucher. L’échelle de valeur établie entre ces trois fonctions dépend en revanche plus des mouvements philosophiques du XVIIIe siècle que de la sagesse antique.

Dans l’article « inversion », Beauzée assigne au langage ces trois mêmes buts ; mais c’est pour mieux insister sur le premier, et ne reconnaître aux deux autres qu’une valeur accessoire. Le langage doit assurer avant tout la transmission au destinataire des idées qui sont présentes dans l’esprit du locuteur. Comme nous l’avons vu, cette transmission des éléments intellectuels est la condition même d’existence de l’acte de langage. C’est pourquoi les autres éléments du discours (l’harmonie, l’émotion) ne viennent qu’en seconde position ; ils supposent la présence de la valeur intellectuelle de l’énoncé, sans laquelle ils ne peuvent exister : « Le premier de ces trois points [instruire] est le principal ; il est la base des deux autres, puisque sans celui-là, ceux-ci ne peuvent avoir lieu. »71

Pour les sensualistes, le langage doit servir avant tout à exprimer les émotions, à traduire l’état intérieur de celui qui parle. Thèse inacceptable bien sûr pour Beauzée, aux yeux de qui tout ce qui n’est pas permanent dans le langage est négligeable. L’expression des émotions, ainsi que la recherche de l’harmonie, sont des éléments changeants, n’ayant qu’une valeur individuelle et momentanée. Dans le système d’oppositions élaboré par Beauzée, il est évident que la fonction intellectuelle du langage est placée dans le groupe des éléments immuables et rationnels, alors que les dimensions affectives ou esthétiques relèvent des formes superficielles et particulières : « L’élégance et l’harmonie, qui ont, si l’on veut, leurs principes naturels, sont pourtant des choses purement accidentelles à l’énonciation des pensées et accessoires à la nature du Langage » (GgII : 530). Beauzée envisage le langage comme un ensemble d’éléments autonomes, que le grammairien peut analyser séparément. La compartimentation lui permet de séparer l’objet du discours de la façon dont il est mis en forme. La forme reste sans influence sur les structures profondes ; on peut considérer comme éléments formels aussi bien les différents usages des langues particulières que les éléments affectifs ou rhétoriques du discours.

Il s’établit une correspondance entre l’ordre des mots adopté dans le discours et la fonction que ce discours viendra remplir. Seul l’ordre analytique permet à la fonction centrale du langage, à savoir la transmission des idées, de s’exercer pleinement. Les autres constructions introduisent nécessairement dans l’énoncé une dimension non intellectuelle, telle que l’émotion ou l’harmonie. On peut néanmoins envisager d’y avoir recours, pour autant que la transmission de la pensée ne s’en trouve pas entravée ; tant que le but premier du langage est atteint, il n’est pas « interdit » d’ajouter quelques ornements au discours. Après tout, cela peut même contribuer à sa compréhension. Mais les ornements ne doivent jamais prendre le pas sur l’exposition des éléments intellectuels. Mieux vaudra renoncer à l’éloquence plutôt que d’aller contre les principes de l’ordre analytique : « L’ordre analytique peut donc être contraire à l’éloquence sans être contraire à la nature du langage, pour lequel l’éloquence n’est qu’un accessoire artificiel. » (GgII : 530). A un ordre des mots particulier correspond une fonction précise du langage ; sur ce point, les sensualistes ne s’opposent pas à Beauzée. Batteux juge l’expression de l’« intérêt » plus importante que la transmission des idées, et il estime donc que l’ordre latin est préférable et plus naturel ; il fait ainsi correspondre chaque disposition des mots à une fonction du langage, exactement comme Beauzée.

La distinction entre les divers rôles du langage se prolonge par ailleurs en une répartition des tâches entre grammaire et rhétorique. La grammaire est définie comme la science des éléments intellectuels du langage, et tout ce qui vient s’« ajouter » à ces éléments de base est du ressort de la rhétorique :

« [La grammaire] n’examine ce qui concerne les mots, que pour les employer ensuite à l’expression d’un sens total dans une proposition. […] c’est à la Rhétorique à régler les tours, les figures, le style dont on doit se servir pour émouvoir le cœur par le sentiment, ou pour le gagner par l’agrément. Ainsi la Logique enseigne en quelque sorte ce qu’il faut dire ; la Grammaire, comment il faut le dire pour être entendu ; et la Rhétorique, comment il convient de le dire pour persuader. »72

La fragmentation du langage en entités autonomes conduit à une compartimentation des sciences du langage. Le « fond » et la « forme » peuvent dès lors être appréhendés comme deux univers indépendants. C’est ainsi que procède Beauzée ; les sensualistes, au contraire, tentent de penser l’acte de langage dans son unité. La différence reste toutefois très relative, car la décomposition du langage en éléments distincts est une structure qui transcende la querelle rationalisme-sensualisme. Chez Batteux toutefois, le fait de centrer l’acte de langage sur le sujet parlant et non sur les lois immuables de la logique conduit à réduire l’écart entre les éléments intellectuels et les éléments rhétoriques. La dimension rhétorique du discours n’est pas considérée par lui comme un ajout : elle appartient en propre au mécanisme général du langage, qui consiste à exprimer l’état intérieur du locuteur. Batteux ne parvient toutefois pas à dépasser complètement la compartimentation des composants de la langue : il distingue un ordre « métaphysique » et un ordre « oratoire »73. Il juge certes le second de ces ordres préférable au premier ; mais il attribue aux structures grammaticales la même signification que les rationalistes.

L’opposition entre grammaire et rhétorique trouve un prolongement intéressant dans le domaine éthique. Etant donné qu’il y a, dans tout discours, un fond nécessaire et suffisant (la signification intellectuelle de la proposition), l’harmonie ou la dimension rhétorique sont des moyens servant d’autres buts que la transmission de la pensée. Tout ce qui, dans un énoncé, n’est pas strictement destiné à la transmission des idées peut contribuer à tromper l’auditeur, en ce sens que ces éléments non intellectuels ne relèvent pas de la fonction d’assertion, presque identifiée par Beauzée au langage dans son entier. L’idée de la rhétorique comme tromperie remonterait aux Stoïciens74, et même jusqu’à Platon, qui accusait les sophistes d’utiliser la rhétorique comme un outil au service de buts condamnables.

L’ordre analytique, en tant qu’instrument de transmission des éléments intellectuels de la proposition, est donc par excellence l’ordre de la vérité ; les autres ordres peuvent, au contraire, la déguiser ou la trahir. De la même manière, l’ordre direct est par nature l’ordre de la raison, alors que les inversions marquent l’irruption des passions dans le discours. Les émotions ou les passions n’ont qu’un rôle accessoire, et Beauzée voit en elles des éléments qui peuvent venir perturber la transmission du message.

Beauzée envisage le langage comme un système à deux faces. Une face rationnelle, universelle et éternelle s’oppose à la multitude des éléments particuliers, changeants et incontrôlables. Sur ces oppositions se fondent une série de correspondances entre les divers niveaux d’analyse ; les règles grammaticales sont également des règles logiques, voire des règles morales. Les mécanismes du langage obéissent à un ensemble de lois rationnelles, de lois éthiques, sinon de lois divines. A chaque règle de grammaire correspond tel principe logique ou éthique : il en va ainsi de l’ordre des mots, qui est l’instrument de la vérité ou du mensonge, de la clarté ou de l’obscurité, de la raison éternelle ou des passions éphémères.

Tout se tient dans ce système, car sa structure binaire permet de tisser des liens entre des niveaux hétérogènes ; d’un côté se trouvent la grammaire, la vérité, la raison, la nature, l’immutabilité, et l’ordre direct ; de l’autre la rhétorique, le mensonge, les passions, l’artifice, la variation, et l’ordre inversé. La pensée linguistique de Beauzée se fonde sur cette structuration binaire ; il pose d’ailleurs lui-même l’existence d’un ensemble de correspondances entre différents niveaux :

« M. Batteux confond les passions avec la vérité, l’intérêt avec la clarté, la Rhétorique avec la Grammaire, et la peinture accidentelle des mouvements du cœur avec l’exposition claire et précise des perceptions intuitives de l’esprit. » (GgII : 526)

On peut également déceler, dans cet ensemble de comparaisons entre les langues ou entre les diverses dimensions de la langue, un aspect sociologique. Batteux est sans doute le plus affirmé sur ce point : il reproche à l’ordre « direct », qu’il nomme ordre métaphysique, de n’être accessible qu’à une élite, en raison de son caractère abstrait et intellectuel :

« [L’ordre métaphysique] peut être bon quelquefois pour les savants, quand ils discutent ou qu’ils analysent leurs idées. Mais le peuple, pour qui et par qui ont été faites les langues ; mais les femmes, dont le goût aide plus à polir et à perfectionner les langues que les discussions et les analyses des savants […] ? Le peuple ne connaît, ni voit, ne fait que par le sentiment, ou même par la sensation que l’objet produit en lui : c’est l’impression réelle qui le détermine, qui le dirige. »75

L’aspect le plus révolutionnaire de ce passage est à mon avis la thèse selon laquelle les langues sont faites par et pour le peuple ; Batteux rejette ainsi la pensée normative et l’argument de qualité (selon lequel seuls les membres de la cour, les savants et les écrivains doivent décider des questions de langue). Pour le reste, on retrouve l’habituelle opposition entre un ordre de la raison et un ordre des sens. La description qui est faite ici du peuple peut à vrai dire nous sembler plus méprisante qu’élogieuse (le peuple étant conduit par l’instinct). Pourtant l’essentiel est ailleurs : Batteux présente l’évolution du langage comme un mécanisme non rationnel.

Quant à Beauzée, malgré le point de vue original qu’il a développé concernant l’usage, il tendrait à inclure le peuple dans le camp des passions, des changements incessants ; donc dans les domaines non essentiels du langage. La différence avec Batteux n’est au fond pas si grande ; ils parviennent certes à des conclusions opposées, mais leurs postulats de base sont les similaires.

6.2. La question du « génie des langues »

La compartimentation que nous avons pu voir à l’œuvre dans les théories linguistiques des Lumières ne fonctionne pas qu’entre les différents composants du langage ; elle intervient aussi dans la comparaison entre les langues du monde. On considère généralement, au XVIIIe siècle, que chaque langue a un certain nombre de traits bien précis qui relèvent de sa nature profonde ; ce sont ces traits qui servent à définir et à « classer » la langue en question. Ils se distinguent des variations de surface, des éléments soumis au changement ; ils sont les lois éternelles de fonctionnement des langues individuelles.

Le concept du « génie » des langues ne s’est véritablement imposé que dans la première moitié du XVIIIe siècle76. Comme nous l’avons vu, c’est l’abbé Girard qui a, le premier, fait de la syntaxe le critère principal d’évaluation des langues. Beauzée a repris cette idée, qui l’a amené à contester l’ascendance latine du français. Son raisonnement repose précisément sur le concept du génie de la langue, selon lequel chaque idiome possède quelques éléments structurels immuables qui fondent son identité. L’ordre des mots est un très bon exemple de structure stable ; il faut néanmoins éviter l’écueil que représente le latin : une langue analogue comme le français ne saurait trouver ses origines dans une langue transpositive. On fait donc descendre le français d’une forme du celtique, et la continuité syntaxique est ainsi préservée. C’est « dans la syntaxe que consiste le génie principal et indestructible de tous les idiomes »77. L’idéologie du génie indestructible des langues n’est pas sans présenter quelques difficultés : les langues, chacun peut s’en rendre compte, sont en évolution constante. Pour concilier cet aspect du langage avec l’idée des traits permanents, il faut considérer que les changements sont en réalité extrêmement limités ; une langue analogue, sous l’influence des peuples voisins, « se permettra quelques inversions »78 ; elle ne deviendra jamais une langue transpositive à part entière.

Le XIXe siècle développera autour des mêmes notions un concept plus vaste, celui du génie des peuples, dont le génie de la langue n’est plus qu’un des composants79. On peut néanmoins déjà déceler, au XVIIIe siècle, quelques tentatives pour étendre le génie des langues au génie des peuples qui les parlent. Chez Beauzée lui-même, certaines caractéristiques linguistiques renvoient à des traits distinctifs du peuple parlant la langue en question. On trouve notamment ces lignes étonnantes dans l’article « langue » de l’Encyclopédie :

« La réunion de plusieurs mots en un seul, ou l’usage fréquent des adjectifs composés, marque dans une nation beaucoup de profondeur, une appréhension vive, une humeur impatiente, et de fortes idées : tels sont les Grecs, les Anglais, les Allemands. » (p. 262)

Rivarol est sans doute celui qui, au XVIIIe, est allé le plus loin sur la voie d’une identification entre un peuple et sa langue (Droixhe voit même là son apport le plus intéressant 80). La « psychologie des peuples » entre chez lui dans une étroite interaction avec les caractistiques des langues : « Dans ce rapide tableau des nations, on voit le caractère des peuples et le génie de leur langue marcher d’un pas égal, et l’un est toujours garant de l’autre »81. Que les traits distinctifs des langues coïncident ou non avec la psychologie des peuples, toujours est-il que chaque langue est censée posséder certaines caractéristiques qui délimitent son champ d’application ; ainsi le français conviendra-t-il mieux à l’expression des raisonnements, et le latin à celle les sentiments. Les genres littéraires eux-mêmes n’échappent pas à cette « répartition des tâches » : mieux vaut être poète à Rome qu’à Paris.

6.3. Ordre des mots et genres littéraires

Le XVIIIe siècle perçoit l’évolution des langues comme une sorte de dilemme : soit une langue devient de plus en plus technique et propre à la pensée scientifique, soit elle devient de plus en plus apte à la communication des sentiments et à l’usage courant. Ces deux aspects du langage ne sauraient aller de pair82. On trouve une idée à peu près semblable chez Rousseau, mais concernant cette fois la langue écrite et la langue orale : le perfectionnement de l’une se fait nécessairement au détriment de l’autre83.

Chaque langue est considérée comme « spécialisée » dans un domaine précis. Et, lorsqu’il s’agit d’établir les rôles, l’accord est à peu près général : les langues analytiques comme le français sont propres à l’expression des faits, à l’analyse scientifique, alors que les langues à inversions conviennent mieux aux lettres et à l’harmonie :

« […] les langues transpositives trouvent dans leur génie plus de ressources pour toutes les parties de l’art oratoire ; et […] celui des langues analogues les rend d’autant plus propres à l’exposition nette et précise de la vérité, qu’elles suivent plus scrupuleusement la marche analytique de l’esprit. »84

Quelques lignes plus haut dans le même article, Beauzée résume ainsi la thèse du génie des langues : « il n’y a point d’idiome qui n’ait son mérite, et qui ne puisse, selon l’occurrence, devenir préférable à tout autre ». Les « listes » des diverses fonctions des langues révèlent un mélange d’éléments apparemment hétérogènes : on évoque pêle-mêle la nature du pays dans lequel cette langue est parlée (essentiellement autour de la notion de climat), la nature supposée du peuple qui la parle, et même le genre des textes qui ont été écrits dans cette langue. C’est ainsi que, cherchant à distinguer le mérite particulier de certaines langues, Beauzée évoque les grands textes écrits dans ces langues. Le « mérite » de l’hébreu est de nous permettre d’accéder aux livres saints, celui du grec est d’avoir donné naissance à des chefs-d’œuvre dans plusieurs genres. On peut donc passer sans transition du système interne d’une langue aux textes rédigés dans cette langue ; nouvel exemple sans doute d’une forme de confusion entre les faits de langue et les faits de parole.

A cela s’ajoute une dimension idéologique lorsque Beauzée voit dans le français une langue qui a « des chefs-d’œuvre dans presque tous les genres »85. Même si l’on tend à limiter le rôle de la langue française à l’expression des éléments scientifiques ou intellectuels, on n’échappe pas nécessairement au mythe de la valeur universelle du français. Dans ce passage, Beauzée attribue toutefois cette universalité « aux richesses de notre littérature » et à « l’influence de notre gouvernement sur la politique générale de l’Europe ».86 L’argument politique est ici clairement admis comme l’une des explications principales de la prééminence du français dans les cours européennes ; la confusion entre qualités internes de la langue et facteurs externes est donc beaucoup moins forte que chez Rivarol, qui attribuera l’influence du français à ses qualités propres (la clarté, la logique).

Le passage le plus célèbre sur les qualités respectives des langues figure dans la Lettre sur les sourds et muets de Diderot. Beauzée le cite d’ailleurs dans l’article « langue » (ce qui ne manque pas de piquant dans l’Encyclopédie — la lettre de Diderot ayant il est vrai été publiée de façon anonyme) :

« J’ajouterais volontiers que la marche didactique et réglée à laquelle notre langue est assujettie, la rend plus propre aux sciences ; et que par les tours et les inversions que le grec, le latin, l’italien, l’anglais, se permettent, ces langues sont plus avantageuses pour les lettres. Que nous pouvons mieux qu’aucun autre peuple faire parler l’esprit, et que le bon sens choisirait la langue française ; mais que l’imagination et les passions donneraient la préférence aux langues anciennes et à celles de nos voisins. Qu’il faut parler français dans la société et dans les écoles de philosophie ; et grec, latin, anglais dans les chaires et sur les théâtres : que notre langue sera celle de la vérité, si jamais elle revient sur la terre ; et que la grecque, la latine, et les autres seront les langues de la fable et du mensonge. Le français est fait pour instruire, éclairer et convaincre ; le grec, le latin, l’italien, l’anglais pour persuader, émouvoir et tromper ; parlez grec, latin, italien au peuple, mais parlez français au sage. » (p. 165)

Par-delà les divergences (sur la langue originelle par exemple), certains postulats semblent échapper à toute discussion : tout le monde est d’accord pour dire que les différentes langues conviennent à différents modes d’expressions, et que l’ordre des mots est la principale marque du caractère particulier d’une langue.

Les distinctions entre les genres littéraires et les modes d’expression mises à part, le XVIIIe construit, notamment autour de l’ordre des mots, une image de la poésie comme mode particulier de fonctionnement du langage. La poésie permettrait de pallier en partie le défaut majeur du langage, à savoir sa nature linéaire. La poésie condense l’expression des idées, en utilisant les « idées accessoires » des mots, leurs connotations (dans la prose, au contraire, il faut presque un mot par idée). D’autre part, le langage poétique opère une jonction entre le mot et l’idée : dans la poésie, « les choses sont dites et représentées tout à la fois »87. Il se crée ici une vision mythique des possibilités de la langue ; on a parlé à ce propos de « mythe de l’holophrastie »88, c’est-à-dire d’une langue qui pourrait concentrer l’intégralité d’une pensée en un seul mot, et qui « réconcilierait » ainsi la pensée et le langage. Cette langue poétique rêvée s’apparente au mythe de la langue originelle, censée échapper à l’arbitraire et à la rupture entre le monde, les représentations mentales et le langage. Chez Beauzée, le regret de la linéarité du langage est également présent ; mais, selon lui, c’est plus par l’organisation logique du discours que par le langage poétique que l’on réduit la distance entre pensée et expression :

« La parole doit être une image fidèle de la pensée ; et il faudrait, s’il était possible, exprimer chaque pensée par un seul mot, afin d’en peindre mieux l’indivisibilité. Mais comme il n’est pas toujours possible de réduire l’expression à cette simplicité ; il est du moins nécessaire de rendre inséparables, les parties d’une image dont l’objet original est indivisible, afin que l’image ne soit point en contradiction avec l’original, et qu’il y ait harmonie entre les mots et les idées. » (GgII : 74-75)

L’ordre des mots est à la fois discuté en tant que problème linguistique et utilisé comme terrain d’expression de réflexions éthiques, philosophiques ou littéraires. Des correspondances étroites sont instaurées entre les éléments linguistiques (l’ordre des mots) et les éléments extérieurs au langage (les principes moraux, le rapport de l’homme à ses origines et à son environnement, etc.). Beauzée tente de fonder une morale de la vérité sur les principes d’organisation du langage ; et, comme nous l’avons vu, il n’a pas eu besoin pour cela d’inventer l’idée selon laquelle le français serait la langue de la vérité et de l’expression intellectuelle : c’était l’idéologie dominante, même chez les contempteurs de l’ordre du français.

7. Conclusion et perspectives

7.1. Une théorie du langage fondée sur la théorie des idées

Nous avons rencontré sans cesse, au cours de l’examen de la question de l’ordre des mots, une collusion entre l’étude des lois du langage et celle des mécanismes logiques ou intellectuels. Il y a, à l’âge classique, entre la théorie des idées et la science grammaticale, un double lien. D’une part, un lien de fonctionnement : le langage est une extériorisation des processus logiques, non une entité disposant réellement de lois propres. D’autre part, et c’est particulièrement sensible dans le cas de l’ordre des mots, il y a entre pensée et langage un lien de ressemblance : le découpage du réel par la pensée est « imité » par le découpage et l’organisation des éléments linguistiques au sein de la phrase.

Les structures de la langue sont ainsi les doubles des structures de l’esprit ; le binôme analyse-synthèse, par exemple, servira aussi bien à désigner les opérations de la pensée que la nature de la phrase. En ce sens, « la science de la parole ne diffère guère de celle de la pensée » (Gg : XX). Cette position est partagée assez généralement au XVIIIe  siècle ; Beauzée la mène sans doute plus loin que d’autres, en limitant les variations possibles dans les langues au cadre étroit des structures logiques universelles. Il fait néanmoins preuve d’une certaine indépendance d’esprit, et d’une incontestable originalité, en admettant des variations de surface et en attribuant à l’usage une légitimité qui lui était alors largement déniée. Cette liberté reconnue à la vie autonome du langage, de même que le relativisme surprenant dont il fait preuve sur les principes qui régissent l’ordre des mots, viennent à mon avis d’une forme d’« optimisme » linguistique : Beauzée croit fondamentalement aux lois universelles du langage, et il croit surtout que toutes les différences entre les langues, dont les savants et les philosophes ne cessent de disputer, ne sont rien en regard de leurs ressemblances. Le caractère scientifique qu’il entend donner à la recherche grammaticale vient lui aussi de la croyance en l’existence, à peine cachée par les structures de surface, de l’unité profonde du langage humain :

« […] tous les peuples de la terre, malgré la diversité des idiomes, parlent absolument le même Langage sans anomalie et sans exception ; et qu’enfin l’on peut réduire à un assez petit nombre les Eléments nécessaires du langage, et à une méthode simple, courte, uniforme, et facile, l’enseignement de toutes les langues. » (Gg : XVII)

Ce postulat le conduit curieusement aussi bien vers des idées modernes (la relativisation de la clarté, ou même de l’ordre des mots) que vers un certain désintérêt, difficilement acceptable aujourd’hui, pour les structures de surface, celles-ci n’ayant à l’en croire qu’une valeur d’illustration des principes fondamentaux.

D’autre part, l’idée selon laquelle le langage n’est que traduction de la pensée pose un problème insoluble dans le cas de la querelle des inversions : il est impossible de déterminer quel est l’ordre naturel sans disposer de la pensée pure, et il est impossible de découvrir la pensée pure sans avoir recours à l’ordre naturel, qui en est la transcription89. La source de ce paradoxe réside dans la croyance en l’universalité des idées que le langage a pour charge d’exprimer ; la difficulté consiste à parvenir à articuler les universaux du langage et les particularités des langues. On a alors recours, le plus souvent, à des arguments idéologiques, qui permettent d’affirmer de façon péremptoire la supériorité d’une langue sur une autre.

7.2. La confusion langue-parole

La conséquence de la confusion entre mécanismes du langage et mécanismes de la pensée est un mélange des niveaux que nous appellerions, selon les termes de Saussure, le niveau de la langue et celui de la parole. La langue se définit comme l’ensemble des éléments à la disposition du locuteur, et la parole comme l’utilisation qui est faite, dans une situation d’énonciation, de ces éléments. Lorsqu’on évalue les caractéristiques d’une langue en examinant les grands textes du passé écrits dans cette langue, on confond les propriétés de la langue en général et celles d’un certain nombre de discours particuliers ; c’est ce que fait Beauzée lorsqu’il loue les qualités du grec au nom des grands textes écrits dans cette langue. C’est, plus généralement, ce que fait le XVIIIe siècle en pensant trouver dans les textes des écrivains la langue elle-même. La dimension idéologique de ce principe affleure plus nettement lorsqu’il s’agit du français ; et, aujourd’hui encore, c’est le même type de confusion entre niveaux qui est commise lorsqu’on dit que la « langue » du XVIIIe était plus claire et plus logique que la nôtre, et que l’on cite pour le démontrer des textes de Voltaire ou de Montesquieu.

L’entremêlement des niveaux d’analyse empêche finalement de considérer la langue (au moins en partie) comme un système, c’est-à-dire un ensemble dont les éléments se définissent réciproquement. Les éléments du langage se définissent au XVIIIe de façon « externe » ; par exemple, le sujet n’est pas défini par son rôle grammatical, mais comme l’expression de la substance ; et les mots sont classés dans telle ou telle catégorie grammaticale selon la nature des idées auxquelles ils renvoient.

On peut donc dire que la théorie du langage est au XVIIIe un vaste domaine où s’élaborent des réflexions de toutes sortes, aussi bien philosophiques que théologiques, éthiques ou scientifiques. L’apport de ces théories est donc limité si l’on s’en tient au domaine des sciences du langage. Mais c’est la diversité même de ces théories qui en fait la richesse à nos yeux.

7.3. Le « mimologisme secondaire » de Beauzée et des Lumières

Le terme de « mimologisme secondaire » a été proposé par Genette90 pour désigner l’attitude de ceux qui croient aux possibilités mimologiques des sons ou des lettres, mais qui constatent (à regret) que ces possibilités ne sont pas réalisées dans les langues actuelles ; le mimologiste « primaire », lui, estime que ces possibilités sont effectivement réalisées. La langue, selon cette théorie, renverrait de façon directe à l’essence des choses ou des idées ; l’arbitraire n’aurait pas sa place dans le langage. Nous avons vu que l’existence de l’arbitraire dans les langues était généralement admise au XVIIIe siècle. Je pense néanmoins que l’on peut déceler chez de nombreux auteurs, et notamment Beauzée, une forme de mimologisme secondaire qui s’exprime en particulier autour de la question de l’ordre des mots.

L’opposition entre la nature linéaire du langage et la simultanéité de la pensée forme le point de départ de la plupart des réflexions sur l’ordre des mots. Mais c’est pour mieux chercher à combler cette inacceptable rupture dans la chaîne de signification. Lorsque Beauzée dit qu’un groupe de mots qui ne suit pas l’ordre analytique, et donc l’ordre de la pensée, ne forme aucun sens, il tente de ramener les faits de langue dans le champ de la théorie des idées. L’ordre analytique m’apparaît donc comme un ensemble de mécanismes échappant à l’arbitraire qui entache d’autres niveaux du langage (le vocabulaire en particulier).

L’ellipse, telle que Beauzée la présente, est également un moyen de compenser l’écart de nature entre la pensée et le langage ; on voit poindre, derrière cette notion, le rêve d’un langage qui dirait l’entier de la pensée à l’aide d’unités linguistiques minimales. Les réflexions sur la poésie comme mode particulier de fonctionnement de la langue peuvent s’apparenter au même rêve ; dans la poésie, on retrouverait un peu de la correspondance perdue entre le monde, le sujet et sa parole.

Le « mimologisme secondaire » est loin d’avoir disparu, même s’il ne porte plus aujourd’hui sur l’ordre des mots. Il y a des traces de ce rêve chez Mallarmé, par exemple, qui déplore le manque de mimétisme des langues, celles-ci étant « imparfaites en cela que plusieurs »91 ; on retrouve là le problème de la diversité des langues, dont l’évidence a contribué à imposer la notion d’arbitraire. Le mimologisme secondaire ne suffit naturellement pas à expliquer le développement qu’a connu au XVIIIe siècle la question de l’ordre des mots. C’est l’une des dimensions de l’arrière-fond philosophique du débat ; mais l’ordre des mots est traversé par un ensemble de problèmes philosophiques — ou de tout autre ordre — qui le dépassent et l’« utilisent » comme terrain de démonstration. La persistance actuelle du mimologisme secondaire dans la représentation culturelle de la langue illustre l’importance des réflexions linguistiques du XVIIIe siècle. Si celles-ci témoignent d’une approche du langage qui est bien différente de la nôtre, elles posent néanmoins, sur les rapports entre les objets du monde, les structures mentales et les mécanismes du langage, des questions qui sont encore d’actualité.

7.4. La recherche d’une nouvelle universalité ?

L’importance accordée par les Lumières et par Beauzée aux phénomènes syntaxiques s’explique par la recherche de nouveaux universaux dans le langage, les mots étant considérés comme entachés d’arbitraire. Au cœur de ce débat, il y a une interrogation d’ordre sémiotique, pour reprendre les termes de Sylvain Auroux ; comment, en effet, le langage peut-il signifier ? Cette question engendre naturellement la construction de systèmes à la fois linguistiques et philosophiques, censés rendre compte de la nature du langage en tant qu’outil de désignation des objets du monde, en même temps que mécanisme de traduction de la pensée. Même si la grammaire générale ne se lance pas dans une démarche comparatiste, l’existence de plusieurs langues différentes pose le double problème de l’arbitraire et de l’universel. Le fait de hiérarchiser les langues en fonction de leur valeur supposée est une démarche double : idéologique tout d’abord, dans le sens où la langue est un instrument de cohésion au sein d’un groupe et de différentiation d’avec les autres groupes ; « mimologique » ensuite : les différences entre les langues sont a priori inacceptables au regard de l’universalité des idées. En établissant une hiérarchie de valeur entre les différents idiomes, on peut affirmer qu’il existe bien des structures universelles, que les différentes langues réalisent plus ou moins bien. Il est ainsi possible, grâce à une telle théorie, d’admettre les différences entre les langues sans admettre l’arbitraire généralisé. L’une des fonctions essentielles de l’ordre des mots est de permettre de situer les limites de l’arbitraire, ainsi que de dégager les « éléments nécessaires » dans le langage.

La querelle sur l’ordre des mots est donc une manière propre au XVIIIe siècle de poser des problèmes qui sont, eux, éternels. On ne juge plus aujourd’hui les langues sur leur construction, dans le camp des linguistes du moins, qui ne comparent plus les langues en termes de valeur. De telles structures de pensée ont par contre subsisté, en passant dans le camp des lettrés et des « amoureux » du français. Le poids de la tradition pèse encore sur la représentation culturelle de la langue ; on n’hésite pas à citer les écrits du XVIIIe, en particulier ceux de Rivarol, pour démontrer la valeur ou la décadence de la langue française, sans interroger sérieusement les postulats philosophiques et linguistiques qui ont donné naissance à ces textes, et qu’on ne peut plus accepter tels quels aujourd’hui.

L’exemple de Beauzée montre à mon sens la difficulté qu’il y avait à distinguer les niveaux d’analyse, et à ne pas confondre l’étude de la pensée et l’étude du langage. Si Beauzée fait preuve, sur un certain nombre de points, d’une incontestable originalité, il a peine en revanche à mener jusqu’au bout les idées qu’il met en place sur le plan théorique. On trouve chez lui l’esquisse d’une autonomisation des mécanismes du langage ; mais c’est paradoxalement en raison du peu d’importance qu’il leur accorde, puisque les éléments spécifiquement langagiers ne sont chez lui que les formes changeantes et arbitraires revêtues par les structures logiques.

Sur un certain nombre de points, la perception des phénomènes linguistiques n’a guère changé en l’espace de deux siècles. On oppose souvent, dans le langage comme dans l’art, le fond et la forme, l’invariant et le variant, l’universel et ses manifestations particulières. Il faudrait être capable de penser autrement les liens entre la forme et le sens, entre la pensée et le langage92. L’exemple des réflexions linguistiques du Siècle des lumières devrait nous permettre de considérer la forme, ou les structures de surface, comme participant à la formation du sens, et n’étant pas seulement une traduction — forcément imparfaite — d’un sens préétabli, élaboré au niveau de la pensée pure.

Le débat sur l’ordre des mots et le XVIIIe siècle en général ont d’un côté construit et renforcé des représentations de la langue qui sont encore largement répandues aujourd’hui, et ils ont fourni de l’autre les moyens de penser autrement les phénomènes linguistiques. Quant au rêve d’une grammaire scientifique, il butte peut-être finalement sur l’impossibilité où nous sommes de porter un regard extérieur sur la langue ; le langage contribue à structurer la conscience, il contribue à faire de l’homme ce qu’il est ; il n’est pas un simple instrument au service de la pensée. Si la grammaire philosophique du XVIIIe siècle doit nous laisser une leçon, c’est sans doute celle-là : on ne peut s’interroger sur le fonctionnement du langage sans mettre en cause notre rapport au monde et le rapport à notre propre conscience.

1 Chomsky 1969

2 Quelques travaux récents ont néanmoins été consacrés à l’aspect linguistique du problème ; voir notamment l’article de Xavier Mignot (« Ordre des mots, linéarité du langage et structures syntaxiques », 1991). Il manque cependant un lien entre les théories des Lumières et les théories les plus récentes sur la question de l’ordre des mots.

3 Pour plus de détails sur Beauzée et sur sa contribution à l’Encyclopédie, voir chapitre 3.3.

4 César Chesneau Du Marsais (1676-1756)

5 Grammaire générale, ou exposition raisonnée des éléments nécessaires du langage, pour servir de fondement à l’étude de toutes les langues, Paris : J. Barbou, 1767 (réédité en fac-similé, Stuttgard-Bad Cannstatt: Friedrich Fromann Verlag, 1974, 2 vol.) ; désigné ci-dessous par Gg et GgII (tomes 1 et 2)

6 Voir section 2.2.

7 Roberto Pellerey (1993), La théorie de la construction directe de la phrase: analyse de la formation d’une idéologie linguistique

8 Kuhn 1983 (1962)

9 Cf. Lodge 1997 : 58

10 Outre le latin, l’italien a une influence considérable, due à la puissance et au prestige dont jouissent à ce moment-là les grandes cités de la péninsule. L’opposition à l’influence de l’italien se fait sur le terrain du vocabulaire, et non sur celui de la syntaxe comme c’est le cas pour le latin.

11 Louis Meigret, Tretté de la grammere françoeze, 1550

12 Voir, sur cette question, Jean-Michel Eloy (1995), La qualité de la langue ? Le cas du français

13 Antoine Arnauld et Claude Lancelot, Grammaire générale et raisonnée, 1660

14 Pellerey 1993 : 190

15 Port-Royal avait déjà attribué à la pensée une structuration linéaire. Le langage étant de plus en plus considéré comme une succession d’éléments, l’intérêt pour la question de l’ordre des mots s’ensuit nécessairement dès lors que l’on perçoit le langage comme le simple reflet de la pensée.

16 Le Laboureur : « Les Français triompheront des Latins parce qu’ils parlent comme ils pensent, et que les Latins pensent autrement qu’ils ne parlent », op. cit., p. 148, cité par Pellerey 1993 : 211

17 Géraud de Cordemoy, Discours physique de la parole, Paris, 1668

18 P. Buffier, Grammaire françoise sur un plan nouveau, 1709.

19 A l’exception toutefois de Daniel Droixhe ; voir Droixhe 1978, et de Pierre Swiggers, qui a consacré à Buffier un article dans la revue Dix-huitième siècle (Swiggers 1983)

20 P. Buffier, op. cit., p. 3.

21 Sur la question de l’arbitraire du signe, voir chapitre 4.2.

22 John Locke, An Essay Concerning Humane [sic] Understanding, 1690

23 Etienne Bonnot de Condillac (1715-1780)

24 Pellerey 1993 : 242

25 « Eclaircissement sur l’inversion, et à cette occasion sur ce qu’on appelle le génie des langues », in Essai sur les éléments de philosophie, 1767

26 Une « injustice » qu’a voulu réparer Marc Dominicy en lui consacrant un article (« La querelle des inversions », Dominicy 1984)

27 Ainsi, dans l’article « tems » (t. XVI), Beauzée, pour prévenir les reproches qu’on pourrait lui faire d’une contradiction entre les thèses avancées dans cet article et celles de l’article « futur », déclare: « J’avoue la contradiction de la doctrine que j’expose ici, avec l’article en question : mais il contient déjà le germe qui se développe aujourd’hui. Ce germe, contraint alors par la concurrence des idées de mon collègue, n’a ni pu ni dû se développer avec toute l’aisance que donne une liberté entière : et l’on doit ne regarder comme à moi, dans cet article, que ce qui peut faire partie de mon système ; je désavoue le reste, ou je le rétracte. »

28 Sylvain Auroux 1973 : L’Encyclopédie, « grammaire » et « langue » au XVIIIe siècle

29 Sur l’histoire de ce texte, voir notamment Barrie E. Bartlett 1975 : Beauzée’s « Grammaire générale », theory and methodology

30 Cf. Auroux 1979 : 15 (voir aussi ci-dessous, note 35)

31 Art. « inversion » (t. VIII), p. 852

32 Cf. Auroux 1979

33 Buffier 1709 : 3

34 Article « usage » (tome XVII), p. 516

35 Auroux distingue deux définitions de l’arbitraire (1979 : 15) : « L’arbitraire du signe peut signifier simplement que le son n’a aucun rapport avec l’idée […] : en ce sens il semble que tout le monde au XVIIIe siècle admette que le mot est arbitraire. Arbitraire peut signifier aussi immotivé, sans cause […] Ce sens est à peu près unanimement refusé au XVIIIe siècle : si le langage était entaché d’un tel arbitraire on ne pourrait affirmer que des lois le régissent et qu’il soit susceptible d’être objet de science. »

36 Article « grammaire » (t. VIII), p. 841

37 Sur l’influence de Newton en France, voir Jean Ehrard 1994 (1963), L’idée de nature en France dans la première moitié du XVIIIe siècle, en particulier le chap. III.

38 Originalité qu’il revendique d’ailleurs fortement : « […] j’ai pris une route qu’on n’avait pas encore essayée, quoique bien des indices la désignassent comme la meilleure : j’ai fait mes observations, je les ai comparées entre elles et avec les opinions reçues ; j’ai pensé à remonter aux principes fondamentaux du langage, par l’analyse des faits grammaticaux […] », Gg : XXVIII

39 Cette opposition fait écho au texte de la lettre de Voltaire « Sur Descartes et Newton » : « L’opinion publique en Angleterre sur ces deux philosophes est que le premier [Descartes] était un rêveur, et que l’autre était un sage » (Lettres philosophiques, p. 99). Si certaines œuvres de Newton parvinrent en France dès 1720, ce fut néanmoins Voltaire qui joua un rôle décisif dans la diffusion du système newtonien en France (Ehrard 1994-1963 : 130-132)

40 Foucault 1966 : 106

41 « […] l’art ne peut donner aucune certitude à la pratique, s’il n’est éclairé et dirigé par les lumières de la spéculation », Gg : XII

42 Cf. Droixhe 1971 : 21

43 Article « langue » (t. IX), p. 249

44 Ibid.

45 « Le bon usage est la façon de parler de la plus saine partie de la cour, conformément à la façon d’écrire de la plus saine partie des auteurs du temps. », Remarques sur la langue française, Préface, p. II

46 Sa définition est donc la suivante: « Le bon usage est la façon de parler de la plus nombreuse partie de la cour, conformément à la façon d’écrire de la plus nombreuse partie des auteurs les plus estimés du temps », article « usage », p. 517

47 Lettre D 14671 du 14 janvier 1768

48 Article « inversion », p. 853.

49 Ibid.

50 Ibid.

51 Voir chapitre 6

52 Reprenant un exemple canonique du débat sur l’ordre des mots (« Alexander vicit Darium », Alexandre a vaincu Darius), Beauzée montre clairement qu’il n’y a pas pour lui stricte équivalence entre l’ordre direct et les flexions : « Alexander vicit Darium est donc une phrase naturelle et conforme à l’ordre analytique : Darium vicit Alexander est une phrase figurée, qui renverse l’ordre de la nature; il y a Inversion » (GgII : 534). Les termes employés ici sont nettement connotés (« phrase figurée », « inversion », « ordre de la nature »…)

53 Auroux 1979 : 80

54 « Toute langue est donc à refaire ; […] et à réajuster éventuellement pour que la chaîne des connaissances puisse apparaître en toute clarté, sans ombre ni lacune. » Foucault 1966 : 101

55 La distinction entre phrase et proposition n’était pas faite par Du Marsais. Beauzée distingue en fait l’aspect extérieur et le sens : « Legi litteras tuas » et « Litteras tuas legi » sont deux phrases différentes, mais constituent la même proposition (article « phrase »).

56 Ibid.

57 Voir sur ces questions l’ouvrage de Genette intitulé Mimologiques, ch. 9

58 L’ellipse sert notamment à montrer qu’un mot ne peut, conformément au caractère rationnel du langage, appartenir qu’à une seule catégorie. Le terme « avant » semble pouvoir être tantôt une préposition et tantôt un nom ? C’est qu’il y a dans l’un des deux cas une ellipse : l’expression « avant trois heures », par exemple, n’est qu’une formule elliptique pour « à l’avant de trois heures » ; « avant » est donc toujours un nom… (Gg : 522)

59 Sur la notion de clarté, voir en particulier le numéro de la Revue de l’institut de sociologie intitulé « Le concept de clarté dans les langues et particulièrement en français », 1-2, 1989, et Henri Meschonnic 1997 : De la langue française. Essai sur une clarté obscure

60 Cf. Pierre Swiggers 1987 : « A l’ombre de la clarté française », Langue française, 75

61 Lettre sur les sourds et muets, p. 165

62 Eclaircissement sur l’inversion, p. 304

63 Article « inversion », p. 857

64 Avant sa participation à l’Encyclopédie, le seul ouvrage qu’il avait publié était une Exposition abrégée des preuves historiques de la religion chrétienne, en 1747.

65 Cf. Auroux 1979 : 60

66 Voir Rousseau, Essai sur l’origine des langues et Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes

67 Article « langue », p. 256

68 Sur le mythe de l’hébreu langue-mère, et sur son déclin au XVIIIe, voir Droixhe 1978, ch. I

69 Article « langue », p.269

70 Sur ces questions, voir Ricken 1976

71 Article « inversion », p. 852

72 Article « grammaire », p. 845

73 Cf. De la construction oratoire, p. 9, cité par Pellerey 1993 : 249

74 Pellerey 1993 : 82

75 De la construction oratoire, p. 10-11, cité par Pellerey 1993 : 249-250

76 Voir à ce sujet Fumaroli 1994

77 Article « langue », p. 259

78 Article « langue », p. 264

79 Voir Genette 1976, ch. 10

80 Droixhe 1971 : 389-393

81 Discours sur l’universalité de la langue française, p. 43

82 Cf. Droixhe 1971 : 353

83 Voir Droixhe 1971 : 354

84 Article « langue », p. 265

85 Ibid.

86 P. 266

87 Lettre sur les sourds et muets, p.169

88 Voir Droixhe 1971 : 357. On parle aussi de « langage hiéroglyphique ».

89 Cette contradiction a été mise en évidence par Auroux (1973 : 134)

90 1976 : 36

91 Crise de vers, p. 363. Sur le mimologisme de Mallarmé, voir Genette 1971, ch. 12

92 Voir en particulier, sur ces questions, Molino 1994

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Written by fjulliard

novembre 14, 2008 à 16 h 47 min

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