Nicolas Beauzée (1717-1789)

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Nicolas Beauzée et l’ordre des mots: introduction

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Vous trouverez ci-dessous le travail de mémoire écrit en 1999 pour l’obtention de mon master de lettres à l’Université de Lausanne (Suisse), intitulé: « Ordre des mots et pensée linguistique au siècle des lumières: l’exemple de Nicolas Beauzée ». Ce travail peut être utilisé librement, à condition de citer sa source.

1. Introduction

1.1. L’ordre des mots

Le langage, comme la musique, n’existe que dans la dimension du temps ; un discours, un texte ne peuvent présenter simultanément à l’auditeur ou au lecteur tous les éléments qui les constituent. En ce sens, l’étude d’une langue ne saurait se limiter à celle des éléments individuels qui la composent ; elle consiste aussi à examiner comment ces éléments s’articulent entre eux, comment ils donnent naissance à une entité qui est plus que la somme de ses parties. La question de l’ordre des mots dans la phrase met en jeu les fondements mêmes du langage lorsqu’on considère, comme c’est le cas à l’époque classique, que la parole est avant tout la traduction de la pensée, et qu’elle doit, comme elle, être soumise à des impératifs logiques. Car l’ordre des mots s’identifie à l’ordonnancement de la pensée, à sa nécessaire cohérence. Bien parler, c’est-à-dire parler selon la vérité, c’est avant tout penser suivant les règles de la raison et faire en sorte que l’ordre des pensées se reflète dans le discours, qui a pour charge de transmettre ces pensées à l’extérieur, vers autrui.

Au premier abord, la question de l’ordre des mots, c’est-à-dire l’étude des règles qui régissent la disposition linéaire des mots dans la phrase et dans le discours, semble devoir être confinée dans le champ de la grammaire au sens le plus étroit. Mais sa position dans l’histoire de la pensée a été bien plus importante : abordée dès l’Antiquité, cette question acquiert aux XVIIe et XVIIIe siècles une place prépondérante dans le domaine linguistique aussi bien que dans le domaine philosophique, tout particulièrement en France. On a quelque peine aujourd’hui à se représenter l’importance de ce problème de grammaire aux yeux des plus grandes figures de la pensée des Lumières, qui ont presque toutes pris part, peu ou prou, à la controverse. Les encyclopédistes bien sûr, dont Beauzée, ont largement traité la question ; Diderot et d’Alembert eux-mêmes ont, chacun de son côté, apporté leur contribution. Par ailleurs, la glorification de la langue française, chez Rivarol notamment, trouve dans l’ordre des mots ses arguments les plus fondamentaux. Dès lors, il devient essentiel de comprendre pourquoi une telle question a pu acquérir le statut d’élément majeur de la réflexion sur le langage ; pourquoi elle est presque inextricablement mêlée à d’autres questions linguistuques essentielles, en particulier à celle de l’origine des langues, débat fondamental pour le XVIIIe. Il faudra d’autre part tenter de comprendre pour quelle raison cette question se transforme en un enjeu non plus seulement grammatical ou linguistique, mais philosophique et éthique ; pourquoi elle devient le lieu dans lequel s’investit toute une conception du langage, où se définissent les rapports entre langage et pensée, et dans lequel enfin s’exprime une vision du monde.

Aujourd’hui, la question de l’ordre des mots ne semble susciter d’intérêt que chez les historiens de la pensée linguistique ou de la philosophie du Siècle des lumières. Pourtant, davantage que le débat en lui-même, c’est ce qu’il révèle, les mécanismes de pensée et les différentes conceptions du langage qu’il met au jour, qui doivent nous intéresser ; car on s’apercevra alors que se dessinent ici, comme l’a montré Noam Chomsky1, des éléments de ce qui deviendra la linguistique moderne. Chomsky attira le premier l’attention des chercheurs sur une période jusqu’alors considérée comme négligeable parce qu’antérieure à l’émergence de la linguistique scientifique. S’ensuivirent nombre d’études sur la « linguistique » de l’époque classique ; la question de l’ordre des mots fut plus particulièrement traitée dans les années 1970, par des chercheurs comme Ulrich Ricken ou Sylvain Auroux. Aujourd’hui, par contre, l’intérêt pour cette question semble avoir diminué ; mais on aurait tort de croire que la question de l’ordre des mots a été résolue par l’émergence de la linguistique scientifique : il semble bien qu’on n’en sache pas beaucoup plus aujourd’hui sur le fond du problème. Ainsi, même si les travaux consacrés à cette question se focalisent pour la plupart sur sa dimension historique, son aspect strictement linguistique ne saurait être considéré comme définitivement réglé.2

D’autre part, les débats linguistiques des Lumières témoignent de conceptions de la langue qui sont loin d’avoir disparu et qui sont en partie à la source d’une façon d’appréhender la langue qui a cours aujourd’hui encore dans le champ officiel français en particulier, et plus généralement dans l’imaginaire collectif, francophone essentiellement.

Le but de ce travail consistera à montrer comment, au siècle des grammairiens-philosophes, un problème relevant à première vue de la seule grammaire peut donner lieu à des débats qui dépassent rapidement le cadre de cette discipline ; comment on construit une vision du monde à partir de règles de syntaxe, et comment, à l’inverse, on en vient à juger de points de grammaire en fonction de critères philosophiques ou métaphysiques.

1.2. Nicolas Beauzée

Le grammairien Nicolas Beauzée (1717-1789)3 occupe une place majeure dans le débat sur l’ordre des mots ; malgré cela, son nom est tombé aujourd’hui dans l’oubli, et les spécialistes ont tendance à voir en lui avant tout un continuateur de Du Marsais4. Suite à la mort de ce dernier, en 1756, c’est en effet à Beauzée que revient la responsabilité des articles traitant des questions linguistiques dans l’Encyclopédie. A ce titre, il est l’auteur (en collaboration avec Douchet parfois, souvent seul semble-t-il) d’articles fondamentaux tels que « langue », « grammaire », « usage », et, en ce qui concerne l’ordre des mots, des articles « syntaxe » et « inversion » essentiellement. Sa Grammaire générale5, publiée en 1767, est la première depuis celle de Port-Royal à se proposer un objet aussi vaste et à porter un tel titre ; une centaine de pages de ce texte sont consacrées à la question de l’ordre des mots. Cela montre l’intérêt que peut représenter le personnage de Beauzée pour illustrer la querelle sur l’ordre des mots. La complexité et les ambiguïtés de sa démarche théorique sur cette question empêchent de ne voir en lui qu’un défenseur des conceptions les plus classiques concernant l’origine des langues ou la syntaxe, même s’il représente, à bien des égards, la frange extrême du rationalisme linguistique.

Les théories linguistiques du Siècle des lumières sont souvent classées en fonction des systèmes philosophiques qui les sous-tendent. On est ainsi amené à répartir ces théories en deux groupes : celles qui relèvent du rationalisme et celles qui relèvent du sensualisme ; cette répartition a le mérite de mettre en valeur l’une des dimensions essentielles de la « linguistique » du XVIIIe siècle, à savoir la relation étroite qui se noue entre la pensée linguistique et la philosophie. Elle présente par contre l’inconvénient de simplifier à l’excès des systèmes de pensée complexes et rarement exempts d’ambiguïtés et de contradictions. Le cas de Beauzée est à cet égard représentatif : nous verrons que la modernité et les conceptions les plus traditionnelles se côtoient sans cesse chez lui, signe sans doute qu’il y avait à l’époque grande difficulté à définir l’objet dont la réflexion linguistique devait s’occuper. Les niveaux logique, philosophique, grammatical et historique étaient en effet convoqués pêle-mêle dans les démonstrations, sans que soient toujours établies entre eux des distinctions claires. Nous tenterons de comprendre pour quelles raisons il en allait ainsi dans le champ de la réflexion sur la langue, et pourquoi en particulier la pensée linguistique ne parvenait pas à s’affranchir de la question de l’origine, que Saussure rejettera pourtant comme étant un obstacle majeur à la constitution de la langue comme objet de science. L’examen des thèses de Beauzée nous servira à la fois à illustrer la pensée linguistique du XVIIIe en général, et à montrer, par la mise en évidence de l’originalité d’un auteur, la complexité des débats et des problèmes qui traversent cette période de l’histoire des idées.

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Written by fjulliard

octobre 28, 2008 à 12 h 27 min

Publié dans Beauzée

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