Nicolas Beauzée (1717-1789)

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Nicolas Beauzée et l’ordre des mots: chapitre 7

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7. Conclusion et perspectives

7.1. Une théorie du langage fondée sur la théorie des idées

Nous avons rencontré sans cesse, au cours de l’examen de la question de l’ordre des mots, une collusion entre l’étude des lois du langage et celle des mécanismes logiques ou intellectuels. Il y a, à l’âge classique, entre la théorie des idées et la science grammaticale, un double lien. D’une part, un lien de fonctionnement : le langage est une extériorisation des processus logiques, non une entité disposant réellement de lois propres. D’autre part, et c’est particulièrement sensible dans le cas de l’ordre des mots, il y a entre pensée et langage un lien de ressemblance : le découpage du réel par la pensée est « imité » par le découpage et l’organisation des éléments linguistiques au sein de la phrase.

Les structures de la langue sont ainsi les doubles des structures de l’esprit ; le binôme analyse-synthèse, par exemple, servira aussi bien à désigner les opérations de la pensée que la nature de la phrase. En ce sens, « la science de la parole ne diffère guère de celle de la pensée » (Gg : XX). Cette position est partagée assez généralement au XVIIIe  siècle ; Beauzée la mène sans doute plus loin que d’autres, en limitant les variations possibles dans les langues au cadre étroit des structures logiques universelles. Il fait néanmoins preuve d’une certaine indépendance d’esprit, et d’une incontestable originalité, en admettant des variations de surface et en attribuant à l’usage une légitimité qui lui était alors largement déniée. Cette liberté reconnue à la vie autonome du langage, de même que le relativisme surprenant dont il fait preuve sur les principes qui régissent l’ordre des mots, viennent à mon avis d’une forme d’« optimisme » linguistique : Beauzée croit fondamentalement aux lois universelles du langage, et il croit surtout que toutes les différences entre les langues, dont les savants et les philosophes ne cessent de disputer, ne sont rien en regard de leurs ressemblances. Le caractère scientifique qu’il entend donner à la recherche grammaticale vient lui aussi de la croyance en l’existence, à peine cachée par les structures de surface, de l’unité profonde du langage humain :

« […] tous les peuples de la terre, malgré la diversité des idiomes, parlent absolument le même Langage sans anomalie et sans exception ; et qu’enfin l’on peut réduire à un assez petit nombre les Eléments nécessaires du langage, et à une méthode simple, courte, uniforme, et facile, l’enseignement de toutes les langues. » (Gg : XVII)

Ce postulat le conduit curieusement aussi bien vers des idées modernes (la relativisation de la clarté, ou même de l’ordre des mots) que vers un certain désintérêt, difficilement acceptable aujourd’hui, pour les structures de surface, celles-ci n’ayant à l’en croire qu’une valeur d’illustration des principes fondamentaux.

D’autre part, l’idée selon laquelle le langage n’est que traduction de la pensée pose un problème insoluble dans le cas de la querelle des inversions : il est impossible de déterminer quel est l’ordre naturel sans disposer de la pensée pure, et il est impossible de découvrir la pensée pure sans avoir recours à l’ordre naturel, qui en est la transcription89. La source de ce paradoxe réside dans la croyance en l’universalité des idées que le langage a pour charge d’exprimer ; la difficulté consiste à parvenir à articuler les universaux du langage et les particularités des langues. On a alors recours, le plus souvent, à des arguments idéologiques, qui permettent d’affirmer de façon péremptoire la supériorité d’une langue sur une autre.

7.2. La confusion langue-parole

La conséquence de la confusion entre mécanismes du langage et mécanismes de la pensée est un mélange des niveaux que nous appellerions, selon les termes de Saussure, le niveau de la langue et celui de la parole. La langue se définit comme l’ensemble des éléments à la disposition du locuteur, et la parole comme l’utilisation qui est faite, dans une situation d’énonciation, de ces éléments. Lorsqu’on évalue les caractéristiques d’une langue en examinant les grands textes du passé écrits dans cette langue, on confond les propriétés de la langue en général et celles d’un certain nombre de discours particuliers ; c’est ce que fait Beauzée lorsqu’il loue les qualités du grec au nom des grands textes écrits dans cette langue. C’est, plus généralement, ce que fait le XVIIIe siècle en pensant trouver dans les textes des écrivains la langue elle-même. La dimension idéologique de ce principe affleure plus nettement lorsqu’il s’agit du français ; et, aujourd’hui encore, c’est le même type de confusion entre niveaux qui est commise lorsqu’on dit que la « langue » du XVIIIe était plus claire et plus logique que la nôtre, et que l’on cite pour le démontrer des textes de Voltaire ou de Montesquieu.

L’entremêlement des niveaux d’analyse empêche finalement de considérer la langue (au moins en partie) comme un système, c’est-à-dire un ensemble dont les éléments se définissent réciproquement. Les éléments du langage se définissent au XVIIIe de façon « externe » ; par exemple, le sujet n’est pas défini par son rôle grammatical, mais comme l’expression de la substance ; et les mots sont classés dans telle ou telle catégorie grammaticale selon la nature des idées auxquelles ils renvoient.

On peut donc dire que la théorie du langage est au XVIIIe un vaste domaine où s’élaborent des réflexions de toutes sortes, aussi bien philosophiques que théologiques, éthiques ou scientifiques. L’apport de ces théories est donc limité si l’on s’en tient au domaine des sciences du langage. Mais c’est la diversité même de ces théories qui en fait la richesse à nos yeux.

7.3. Le « mimologisme secondaire » de Beauzée et des Lumières

Le terme de « mimologisme secondaire » a été proposé par Genette90 pour désigner l’attitude de ceux qui croient aux possibilités mimologiques des sons ou des lettres, mais qui constatent (à regret) que ces possibilités ne sont pas réalisées dans les langues actuelles ; le mimologiste « primaire », lui, estime que ces possibilités sont effectivement réalisées. La langue, selon cette théorie, renverrait de façon directe à l’essence des choses ou des idées ; l’arbitraire n’aurait pas sa place dans le langage. Nous avons vu que l’existence de l’arbitraire dans les langues était généralement admise au XVIIIe siècle. Je pense néanmoins que l’on peut déceler chez de nombreux auteurs, et notamment Beauzée, une forme de mimologisme secondaire qui s’exprime en particulier autour de la question de l’ordre des mots.

L’opposition entre la nature linéaire du langage et la simultanéité de la pensée forme le point de départ de la plupart des réflexions sur l’ordre des mots. Mais c’est pour mieux chercher à combler cette inacceptable rupture dans la chaîne de signification. Lorsque Beauzée dit qu’un groupe de mots qui ne suit pas l’ordre analytique, et donc l’ordre de la pensée, ne forme aucun sens, il tente de ramener les faits de langue dans le champ de la théorie des idées. L’ordre analytique m’apparaît donc comme un ensemble de mécanismes échappant à l’arbitraire qui entache d’autres niveaux du langage (le vocabulaire en particulier).

L’ellipse, telle que Beauzée la présente, est également un moyen de compenser l’écart de nature entre la pensée et le langage ; on voit poindre, derrière cette notion, le rêve d’un langage qui dirait l’entier de la pensée à l’aide d’unités linguistiques minimales. Les réflexions sur la poésie comme mode particulier de fonctionnement de la langue peuvent s’apparenter au même rêve ; dans la poésie, on retrouverait un peu de la correspondance perdue entre le monde, le sujet et sa parole.

Le « mimologisme secondaire » est loin d’avoir disparu, même s’il ne porte plus aujourd’hui sur l’ordre des mots. Il y a des traces de ce rêve chez Mallarmé, par exemple, qui déplore le manque de mimétisme des langues, celles-ci étant « imparfaites en cela que plusieurs »91 ; on retrouve là le problème de la diversité des langues, dont l’évidence a contribué à imposer la notion d’arbitraire. Le mimologisme secondaire ne suffit naturellement pas à expliquer le développement qu’a connu au XVIIIe siècle la question de l’ordre des mots. C’est l’une des dimensions de l’arrière-fond philosophique du débat ; mais l’ordre des mots est traversé par un ensemble de problèmes philosophiques — ou de tout autre ordre — qui le dépassent et l’« utilisent » comme terrain de démonstration. La persistance actuelle du mimologisme secondaire dans la représentation culturelle de la langue illustre l’importance des réflexions linguistiques du XVIIIe siècle. Si celles-ci témoignent d’une approche du langage qui est bien différente de la nôtre, elles posent néanmoins, sur les rapports entre les objets du monde, les structures mentales et les mécanismes du langage, des questions qui sont encore d’actualité.

7.4. La recherche d’une nouvelle universalité ?

L’importance accordée par les Lumières et par Beauzée aux phénomènes syntaxiques s’explique par la recherche de nouveaux universaux dans le langage, les mots étant considérés comme entachés d’arbitraire. Au cœur de ce débat, il y a une interrogation d’ordre sémiotique, pour reprendre les termes de Sylvain Auroux ; comment, en effet, le langage peut-il signifier ? Cette question engendre naturellement la construction de systèmes à la fois linguistiques et philosophiques, censés rendre compte de la nature du langage en tant qu’outil de désignation des objets du monde, en même temps que mécanisme de traduction de la pensée. Même si la grammaire générale ne se lance pas dans une démarche comparatiste, l’existence de plusieurs langues différentes pose le double problème de l’arbitraire et de l’universel. Le fait de hiérarchiser les langues en fonction de leur valeur supposée est une démarche double : idéologique tout d’abord, dans le sens où la langue est un instrument de cohésion au sein d’un groupe et de différentiation d’avec les autres groupes ; « mimologique » ensuite : les différences entre les langues sont a priori inacceptables au regard de l’universalité des idées. En établissant une hiérarchie de valeur entre les différents idiomes, on peut affirmer qu’il existe bien des structures universelles, que les différentes langues réalisent plus ou moins bien. Il est ainsi possible, grâce à une telle théorie, d’admettre les différences entre les langues sans admettre l’arbitraire généralisé. L’une des fonctions essentielles de l’ordre des mots est de permettre de situer les limites de l’arbitraire, ainsi que de dégager les « éléments nécessaires » dans le langage.

La querelle sur l’ordre des mots est donc une manière propre au XVIIIe siècle de poser des problèmes qui sont, eux, éternels. On ne juge plus aujourd’hui les langues sur leur construction, dans le camp des linguistes du moins, qui ne comparent plus les langues en termes de valeur. De telles structures de pensée ont par contre subsisté, en passant dans le camp des lettrés et des « amoureux » du français. Le poids de la tradition pèse encore sur la représentation culturelle de la langue ; on n’hésite pas à citer les écrits du XVIIIe, en particulier ceux de Rivarol, pour démontrer la valeur ou la décadence de la langue française, sans interroger sérieusement les postulats philosophiques et linguistiques qui ont donné naissance à ces textes, et qu’on ne peut plus accepter tels quels aujourd’hui.

L’exemple de Beauzée montre à mon sens la difficulté qu’il y avait à distinguer les niveaux d’analyse, et à ne pas confondre l’étude de la pensée et l’étude du langage. Si Beauzée fait preuve, sur un certain nombre de points, d’une incontestable originalité, il a peine en revanche à mener jusqu’au bout les idées qu’il met en place sur le plan théorique. On trouve chez lui l’esquisse d’une autonomisation des mécanismes du langage ; mais c’est paradoxalement en raison du peu d’importance qu’il leur accorde, puisque les éléments spécifiquement langagiers ne sont chez lui que les formes changeantes et arbitraires revêtues par les structures logiques.

Sur un certain nombre de points, la perception des phénomènes linguistiques n’a guère changé en l’espace de deux siècles. On oppose souvent, dans le langage comme dans l’art, le fond et la forme, l’invariant et le variant, l’universel et ses manifestations particulières. Il faudrait être capable de penser autrement les liens entre la forme et le sens, entre la pensée et le langage92. L’exemple des réflexions linguistiques du Siècle des lumières devrait nous permettre de considérer la forme, ou les structures de surface, comme participant à la formation du sens, et n’étant pas seulement une traduction — forcément imparfaite — d’un sens préétabli, élaboré au niveau de la pensée pure.

Le débat sur l’ordre des mots et le XVIIIe siècle en général ont d’un côté construit et renforcé des représentations de la langue qui sont encore largement répandues aujourd’hui, et ils ont fourni de l’autre les moyens de penser autrement les phénomènes linguistiques. Quant au rêve d’une grammaire scientifique, il butte peut-être finalement sur l’impossibilité où nous sommes de porter un regard extérieur sur la langue ; le langage contribue à structurer la conscience, il contribue à faire de l’homme ce qu’il est ; il n’est pas un simple instrument au service de la pensée. Si la grammaire philosophique du XVIIIe siècle doit nous laisser une leçon, c’est sans doute celle-là : on ne peut s’interroger sur le fonctionnement du langage sans mettre en cause notre rapport au monde et le rapport à notre propre conscience.

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Written by fjulliard

octobre 28, 2008 à 11 h 21 min

Publié dans Beauzée

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