Nicolas Beauzée (1717-1789)

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Nicolas Beauzée et l’ordre des mots: chapitre 6

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6. Dimension éthique de l’ordre des mots

6.1. L’ordre des mots et les différents rôles du langage

De tout temps sans doute, les hommes ont cherché à distinguer différents aspects dans la nature multiforme du langage ; ils ont élaboré des systèmes théoriques permettant d’en considérer séparément les diverses dimensions. Lorsque le XVIIIe siècle s’interroge sur les rôles multiples que peut jouer le langage, et sur la hiérarchie qui existe entre ces rôles, il ne procède pas autrement. Les différentes conceptions de la nature humaine se traduisent en autant de façons de penser la langue ; et, une fois encore, on fait de l’ordre des mots l’un des principaux éléments de distinction entre les diverses fonctions dévolues au langage. La question du « génie » propre à chaque langue est également une question éthique, en ce sens qu’il y a, pour le XVIIIe, des langues qui servent à « dire la vérité » et d’autres qui permettent de ruser et de tromper ; elle trouve également des prolongements dans le domaine des genres littéraires : certaines langues sont intrinsèquement poétiques, d’autres mieux adaptées à la prose. On élabore ainsi tout un système à la fois idéologique et linguistique en attribuant à chaque langue une « case » qui correspond à ses (supposées) caractéristiques propres. La diversité des langues est pensée en termes de valeurs ; ce n’est pas là un trait propre aux Lumières : les discours de cet ordre fleurissent encore aujourd’hui. C’est pourquoi il peut être intéressant d’en aborder certains aspects dans le cadre particulier du débat sur l’ordre des mots.

Suivant que l’on est rationaliste ou sensualiste, on attribuera au langage telle fonction plutôt que telle autre ; on estime en fait le plus souvent que le langage joue plusieurs rôles dans l’activité humaine. On établit alors entre ces rôles une hiérarchie bien précise. Trois fonctions principales sont communément attribuées au langage, selon le modèle de la rhétorique classique : instruire, plaire et toucher. L’échelle de valeur établie entre ces trois fonctions dépend en revanche plus des mouvements philosophiques du XVIIIe siècle que de la sagesse antique.

Dans l’article « inversion », Beauzée assigne au langage ces trois mêmes buts ; mais c’est pour mieux insister sur le premier, et ne reconnaître aux deux autres qu’une valeur accessoire. Le langage doit assurer avant tout la transmission au destinataire des idées qui sont présentes dans l’esprit du locuteur. Comme nous l’avons vu, cette transmission des éléments intellectuels est la condition même d’existence de l’acte de langage. C’est pourquoi les autres éléments du discours (l’harmonie, l’émotion) ne viennent qu’en seconde position ; ils supposent la présence de la valeur intellectuelle de l’énoncé, sans laquelle ils ne peuvent exister : « Le premier de ces trois points [instruire] est le principal ; il est la base des deux autres, puisque sans celui-là, ceux-ci ne peuvent avoir lieu. »71

Pour les sensualistes, le langage doit servir avant tout à exprimer les émotions, à traduire l’état intérieur de celui qui parle. Thèse inacceptable bien sûr pour Beauzée, aux yeux de qui tout ce qui n’est pas permanent dans le langage est négligeable. L’expression des émotions, ainsi que la recherche de l’harmonie, sont des éléments changeants, n’ayant qu’une valeur individuelle et momentanée. Dans le système d’oppositions élaboré par Beauzée, il est évident que la fonction intellectuelle du langage est placée dans le groupe des éléments immuables et rationnels, alors que les dimensions affectives ou esthétiques relèvent des formes superficielles et particulières : « L’élégance et l’harmonie, qui ont, si l’on veut, leurs principes naturels, sont pourtant des choses purement accidentelles à l’énonciation des pensées et accessoires à la nature du Langage » (GgII : 530). Beauzée envisage le langage comme un ensemble d’éléments autonomes, que le grammairien peut analyser séparément. La compartimentation lui permet de séparer l’objet du discours de la façon dont il est mis en forme. La forme reste sans influence sur les structures profondes ; on peut considérer comme éléments formels aussi bien les différents usages des langues particulières que les éléments affectifs ou rhétoriques du discours.

Il s’établit une correspondance entre l’ordre des mots adopté dans le discours et la fonction que ce discours viendra remplir. Seul l’ordre analytique permet à la fonction centrale du langage, à savoir la transmission des idées, de s’exercer pleinement. Les autres constructions introduisent nécessairement dans l’énoncé une dimension non intellectuelle, telle que l’émotion ou l’harmonie. On peut néanmoins envisager d’y avoir recours, pour autant que la transmission de la pensée ne s’en trouve pas entravée ; tant que le but premier du langage est atteint, il n’est pas « interdit » d’ajouter quelques ornements au discours. Après tout, cela peut même contribuer à sa compréhension. Mais les ornements ne doivent jamais prendre le pas sur l’exposition des éléments intellectuels. Mieux vaudra renoncer à l’éloquence plutôt que d’aller contre les principes de l’ordre analytique : « L’ordre analytique peut donc être contraire à l’éloquence sans être contraire à la nature du langage, pour lequel l’éloquence n’est qu’un accessoire artificiel. » (GgII : 530). A un ordre des mots particulier correspond une fonction précise du langage ; sur ce point, les sensualistes ne s’opposent pas à Beauzée. Batteux juge l’expression de l’« intérêt » plus importante que la transmission des idées, et il estime donc que l’ordre latin est préférable et plus naturel ; il fait ainsi correspondre chaque disposition des mots à une fonction du langage, exactement comme Beauzée.

La distinction entre les divers rôles du langage se prolonge par ailleurs en une répartition des tâches entre grammaire et rhétorique. La grammaire est définie comme la science des éléments intellectuels du langage, et tout ce qui vient s’« ajouter » à ces éléments de base est du ressort de la rhétorique :

« [La grammaire] n’examine ce qui concerne les mots, que pour les employer ensuite à l’expression d’un sens total dans une proposition. […] c’est à la Rhétorique à régler les tours, les figures, le style dont on doit se servir pour émouvoir le cœur par le sentiment, ou pour le gagner par l’agrément. Ainsi la Logique enseigne en quelque sorte ce qu’il faut dire ; la Grammaire, comment il faut le dire pour être entendu ; et la Rhétorique, comment il convient de le dire pour persuader. »72

La fragmentation du langage en entités autonomes conduit à une compartimentation des sciences du langage. Le « fond » et la « forme » peuvent dès lors être appréhendés comme deux univers indépendants. C’est ainsi que procède Beauzée ; les sensualistes, au contraire, tentent de penser l’acte de langage dans son unité. La différence reste toutefois très relative, car la décomposition du langage en éléments distincts est une structure qui transcende la querelle rationalisme-sensualisme. Chez Batteux toutefois, le fait de centrer l’acte de langage sur le sujet parlant et non sur les lois immuables de la logique conduit à réduire l’écart entre les éléments intellectuels et les éléments rhétoriques. La dimension rhétorique du discours n’est pas considérée par lui comme un ajout : elle appartient en propre au mécanisme général du langage, qui consiste à exprimer l’état intérieur du locuteur. Batteux ne parvient toutefois pas à dépasser complètement la compartimentation des composants de la langue : il distingue un ordre « métaphysique » et un ordre « oratoire »73. Il juge certes le second de ces ordres préférable au premier ; mais il attribue aux structures grammaticales la même signification que les rationalistes.

L’opposition entre grammaire et rhétorique trouve un prolongement intéressant dans le domaine éthique. Etant donné qu’il y a, dans tout discours, un fond nécessaire et suffisant (la signification intellectuelle de la proposition), l’harmonie ou la dimension rhétorique sont des moyens servant d’autres buts que la transmission de la pensée. Tout ce qui, dans un énoncé, n’est pas strictement destiné à la transmission des idées peut contribuer à tromper l’auditeur, en ce sens que ces éléments non intellectuels ne relèvent pas de la fonction d’assertion, presque identifiée par Beauzée au langage dans son entier. L’idée de la rhétorique comme tromperie remonterait aux Stoïciens74, et même jusqu’à Platon, qui accusait les sophistes d’utiliser la rhétorique comme un outil au service de buts condamnables.

L’ordre analytique, en tant qu’instrument de transmission des éléments intellectuels de la proposition, est donc par excellence l’ordre de la vérité ; les autres ordres peuvent, au contraire, la déguiser ou la trahir. De la même manière, l’ordre direct est par nature l’ordre de la raison, alors que les inversions marquent l’irruption des passions dans le discours. Les émotions ou les passions n’ont qu’un rôle accessoire, et Beauzée voit en elles des éléments qui peuvent venir perturber la transmission du message.

Beauzée envisage le langage comme un système à deux faces. Une face rationnelle, universelle et éternelle s’oppose à la multitude des éléments particuliers, changeants et incontrôlables. Sur ces oppositions se fondent une série de correspondances entre les divers niveaux d’analyse ; les règles grammaticales sont également des règles logiques, voire des règles morales. Les mécanismes du langage obéissent à un ensemble de lois rationnelles, de lois éthiques, sinon de lois divines. A chaque règle de grammaire correspond tel principe logique ou éthique : il en va ainsi de l’ordre des mots, qui est l’instrument de la vérité ou du mensonge, de la clarté ou de l’obscurité, de la raison éternelle ou des passions éphémères.

Tout se tient dans ce système, car sa structure binaire permet de tisser des liens entre des niveaux hétérogènes ; d’un côté se trouvent la grammaire, la vérité, la raison, la nature, l’immutabilité, et l’ordre direct ; de l’autre la rhétorique, le mensonge, les passions, l’artifice, la variation, et l’ordre inversé. La pensée linguistique de Beauzée se fonde sur cette structuration binaire ; il pose d’ailleurs lui-même l’existence d’un ensemble de correspondances entre différents niveaux :

« M. Batteux confond les passions avec la vérité, l’intérêt avec la clarté, la Rhétorique avec la Grammaire, et la peinture accidentelle des mouvements du cœur avec l’exposition claire et précise des perceptions intuitives de l’esprit. » (GgII : 526)

On peut également déceler, dans cet ensemble de comparaisons entre les langues ou entre les diverses dimensions de la langue, un aspect sociologique. Batteux est sans doute le plus affirmé sur ce point : il reproche à l’ordre « direct », qu’il nomme ordre métaphysique, de n’être accessible qu’à une élite, en raison de son caractère abstrait et intellectuel :

« [L’ordre métaphysique] peut être bon quelquefois pour les savants, quand ils discutent ou qu’ils analysent leurs idées. Mais le peuple, pour qui et par qui ont été faites les langues ; mais les femmes, dont le goût aide plus à polir et à perfectionner les langues que les discussions et les analyses des savants […] ? Le peuple ne connaît, ni voit, ne fait que par le sentiment, ou même par la sensation que l’objet produit en lui : c’est l’impression réelle qui le détermine, qui le dirige. »75

L’aspect le plus révolutionnaire de ce passage est à mon avis la thèse selon laquelle les langues sont faites par et pour le peuple ; Batteux rejette ainsi la pensée normative et l’argument de qualité (selon lequel seuls les membres de la cour, les savants et les écrivains doivent décider des questions de langue). Pour le reste, on retrouve l’habituelle opposition entre un ordre de la raison et un ordre des sens. La description qui est faite ici du peuple peut à vrai dire nous sembler plus méprisante qu’élogieuse (le peuple étant conduit par l’instinct). Pourtant l’essentiel est ailleurs : Batteux présente l’évolution du langage comme un mécanisme non rationnel.

Quant à Beauzée, malgré le point de vue original qu’il a développé concernant l’usage, il tendrait à inclure le peuple dans le camp des passions, des changements incessants ; donc dans les domaines non essentiels du langage. La différence avec Batteux n’est au fond pas si grande ; ils parviennent certes à des conclusions opposées, mais leurs postulats de base sont les similaires.

6.2. La question du « génie des langues »

La compartimentation que nous avons pu voir à l’œuvre dans les théories linguistiques des Lumières ne fonctionne pas qu’entre les différents composants du langage ; elle intervient aussi dans la comparaison entre les langues du monde. On considère généralement, au XVIIIe siècle, que chaque langue a un certain nombre de traits bien précis qui relèvent de sa nature profonde ; ce sont ces traits qui servent à définir et à « classer » la langue en question. Ils se distinguent des variations de surface, des éléments soumis au changement ; ils sont les lois éternelles de fonctionnement des langues individuelles.

Le concept du « génie » des langues ne s’est véritablement imposé que dans la première moitié du XVIIIe siècle76. Comme nous l’avons vu, c’est l’abbé Girard qui a, le premier, fait de la syntaxe le critère principal d’évaluation des langues. Beauzée a repris cette idée, qui l’a amené à contester l’ascendance latine du français. Son raisonnement repose précisément sur le concept du génie de la langue, selon lequel chaque idiome possède quelques éléments structurels immuables qui fondent son identité. L’ordre des mots est un très bon exemple de structure stable ; il faut néanmoins éviter l’écueil que représente le latin : une langue analogue comme le français ne saurait trouver ses origines dans une langue transpositive. On fait donc descendre le français d’une forme du celtique, et la continuité syntaxique est ainsi préservée. C’est « dans la syntaxe que consiste le génie principal et indestructible de tous les idiomes »77. L’idéologie du génie indestructible des langues n’est pas sans présenter quelques difficultés : les langues, chacun peut s’en rendre compte, sont en évolution constante. Pour concilier cet aspect du langage avec l’idée des traits permanents, il faut considérer que les changements sont en réalité extrêmement limités ; une langue analogue, sous l’influence des peuples voisins, « se permettra quelques inversions »78 ; elle ne deviendra jamais une langue transpositive à part entière.

Le XIXe siècle développera autour des mêmes notions un concept plus vaste, celui du génie des peuples, dont le génie de la langue n’est plus qu’un des composants79. On peut néanmoins déjà déceler, au XVIIIe siècle, quelques tentatives pour étendre le génie des langues au génie des peuples qui les parlent. Chez Beauzée lui-même, certaines caractéristiques linguistiques renvoient à des traits distinctifs du peuple parlant la langue en question. On trouve notamment ces lignes étonnantes dans l’article « langue » de l’Encyclopédie :

« La réunion de plusieurs mots en un seul, ou l’usage fréquent des adjectifs composés, marque dans une nation beaucoup de profondeur, une appréhension vive, une humeur impatiente, et de fortes idées : tels sont les Grecs, les Anglais, les Allemands. » (p. 262)

Rivarol est sans doute celui qui, au XVIIIe, est allé le plus loin sur la voie d’une identification entre un peuple et sa langue (Droixhe voit même là son apport le plus intéressant 80). La « psychologie des peuples » entre chez lui dans une étroite interaction avec les caractistiques des langues : « Dans ce rapide tableau des nations, on voit le caractère des peuples et le génie de leur langue marcher d’un pas égal, et l’un est toujours garant de l’autre »81. Que les traits distinctifs des langues coïncident ou non avec la psychologie des peuples, toujours est-il que chaque langue est censée posséder certaines caractéristiques qui délimitent son champ d’application ; ainsi le français conviendra-t-il mieux à l’expression des raisonnements, et le latin à celle les sentiments. Les genres littéraires eux-mêmes n’échappent pas à cette « répartition des tâches » : mieux vaut être poète à Rome qu’à Paris.

6.3. Ordre des mots et genres littéraires

Le XVIIIe siècle perçoit l’évolution des langues comme une sorte de dilemme : soit une langue devient de plus en plus technique et propre à la pensée scientifique, soit elle devient de plus en plus apte à la communication des sentiments et à l’usage courant. Ces deux aspects du langage ne sauraient aller de pair82. On trouve une idée à peu près semblable chez Rousseau, mais concernant cette fois la langue écrite et la langue orale : le perfectionnement de l’une se fait nécessairement au détriment de l’autre83.

Chaque langue est considérée comme « spécialisée » dans un domaine précis. Et, lorsqu’il s’agit d’établir les rôles, l’accord est à peu près général : les langues analytiques comme le français sont propres à l’expression des faits, à l’analyse scientifique, alors que les langues à inversions conviennent mieux aux lettres et à l’harmonie :

« […] les langues transpositives trouvent dans leur génie plus de ressources pour toutes les parties de l’art oratoire ; et […] celui des langues analogues les rend d’autant plus propres à l’exposition nette et précise de la vérité, qu’elles suivent plus scrupuleusement la marche analytique de l’esprit. »84

Quelques lignes plus haut dans le même article, Beauzée résume ainsi la thèse du génie des langues : « il n’y a point d’idiome qui n’ait son mérite, et qui ne puisse, selon l’occurrence, devenir préférable à tout autre ». Les « listes » des diverses fonctions des langues révèlent un mélange d’éléments apparemment hétérogènes : on évoque pêle-mêle la nature du pays dans lequel cette langue est parlée (essentiellement autour de la notion de climat), la nature supposée du peuple qui la parle, et même le genre des textes qui ont été écrits dans cette langue. C’est ainsi que, cherchant à distinguer le mérite particulier de certaines langues, Beauzée évoque les grands textes écrits dans ces langues. Le « mérite » de l’hébreu est de nous permettre d’accéder aux livres saints, celui du grec est d’avoir donné naissance à des chefs-d’œuvre dans plusieurs genres. On peut donc passer sans transition du système interne d’une langue aux textes rédigés dans cette langue ; nouvel exemple sans doute d’une forme de confusion entre les faits de langue et les faits de parole.

A cela s’ajoute une dimension idéologique lorsque Beauzée voit dans le français une langue qui a « des chefs-d’œuvre dans presque tous les genres »85. Même si l’on tend à limiter le rôle de la langue française à l’expression des éléments scientifiques ou intellectuels, on n’échappe pas nécessairement au mythe de la valeur universelle du français. Dans ce passage, Beauzée attribue toutefois cette universalité « aux richesses de notre littérature » et à « l’influence de notre gouvernement sur la politique générale de l’Europe ».86 L’argument politique est ici clairement admis comme l’une des explications principales de la prééminence du français dans les cours européennes ; la confusion entre qualités internes de la langue et facteurs externes est donc beaucoup moins forte que chez Rivarol, qui attribuera l’influence du français à ses qualités propres (la clarté, la logique).

Le passage le plus célèbre sur les qualités respectives des langues figure dans la Lettre sur les sourds et muets de Diderot. Beauzée le cite d’ailleurs dans l’article « langue » (ce qui ne manque pas de piquant dans l’Encyclopédie — la lettre de Diderot ayant il est vrai été publiée de façon anonyme) :

« J’ajouterais volontiers que la marche didactique et réglée à laquelle notre langue est assujettie, la rend plus propre aux sciences ; et que par les tours et les inversions que le grec, le latin, l’italien, l’anglais, se permettent, ces langues sont plus avantageuses pour les lettres. Que nous pouvons mieux qu’aucun autre peuple faire parler l’esprit, et que le bon sens choisirait la langue française ; mais que l’imagination et les passions donneraient la préférence aux langues anciennes et à celles de nos voisins. Qu’il faut parler français dans la société et dans les écoles de philosophie ; et grec, latin, anglais dans les chaires et sur les théâtres : que notre langue sera celle de la vérité, si jamais elle revient sur la terre ; et que la grecque, la latine, et les autres seront les langues de la fable et du mensonge. Le français est fait pour instruire, éclairer et convaincre ; le grec, le latin, l’italien, l’anglais pour persuader, émouvoir et tromper ; parlez grec, latin, italien au peuple, mais parlez français au sage. » (p. 165)

Par-delà les divergences (sur la langue originelle par exemple), certains postulats semblent échapper à toute discussion : tout le monde est d’accord pour dire que les différentes langues conviennent à différents modes d’expressions, et que l’ordre des mots est la principale marque du caractère particulier d’une langue.

Les distinctions entre les genres littéraires et les modes d’expression mises à part, le XVIIIe construit, notamment autour de l’ordre des mots, une image de la poésie comme mode particulier de fonctionnement du langage. La poésie permettrait de pallier en partie le défaut majeur du langage, à savoir sa nature linéaire. La poésie condense l’expression des idées, en utilisant les « idées accessoires » des mots, leurs connotations (dans la prose, au contraire, il faut presque un mot par idée). D’autre part, le langage poétique opère une jonction entre le mot et l’idée : dans la poésie, « les choses sont dites et représentées tout à la fois »87. Il se crée ici une vision mythique des possibilités de la langue ; on a parlé à ce propos de « mythe de l’holophrastie »88, c’est-à-dire d’une langue qui pourrait concentrer l’intégralité d’une pensée en un seul mot, et qui « réconcilierait » ainsi la pensée et le langage. Cette langue poétique rêvée s’apparente au mythe de la langue originelle, censée échapper à l’arbitraire et à la rupture entre le monde, les représentations mentales et le langage. Chez Beauzée, le regret de la linéarité du langage est également présent ; mais, selon lui, c’est plus par l’organisation logique du discours que par le langage poétique que l’on réduit la distance entre pensée et expression :

« La parole doit être une image fidèle de la pensée ; et il faudrait, s’il était possible, exprimer chaque pensée par un seul mot, afin d’en peindre mieux l’indivisibilité. Mais comme il n’est pas toujours possible de réduire l’expression à cette simplicité ; il est du moins nécessaire de rendre inséparables, les parties d’une image dont l’objet original est indivisible, afin que l’image ne soit point en contradiction avec l’original, et qu’il y ait harmonie entre les mots et les idées. » (GgII : 74-75)

L’ordre des mots est à la fois discuté en tant que problème linguistique et utilisé comme terrain d’expression de réflexions éthiques, philosophiques ou littéraires. Des correspondances étroites sont instaurées entre les éléments linguistiques (l’ordre des mots) et les éléments extérieurs au langage (les principes moraux, le rapport de l’homme à ses origines et à son environnement, etc.). Beauzée tente de fonder une morale de la vérité sur les principes d’organisation du langage ; et, comme nous l’avons vu, il n’a pas eu besoin pour cela d’inventer l’idée selon laquelle le français serait la langue de la vérité et de l’expression intellectuelle : c’était l’idéologie dominante, même chez les contempteurs de l’ordre du français.

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Written by fjulliard

octobre 28, 2008 à 12 h 18 min

Publié dans Beauzée

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