Nicolas Beauzée (1717-1789)

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Nicolas Beauzée et l’ordre des mots: chapitre 5

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5. Ordre des mots et philosophie

« Et il n’y a que ceux qui ne sont ni ne peuvent être philosophes, qui ignorent l’étroite liaison du langage avec la philosophie. »

Beauzée (Gg: 250)

5.1. L’arrière-plan philosophique du débat sur l’ordre des mots

La citation placée en exergue pourrait à elle seule résumer la richesse autant que les insuffisances de la « linguistique » du XVIIIe siècle. Richesse de cette pensée tout d’abord, car les Lumières voient dans les problèmes posés par le langage comme un condensé des grandes questions philosophiques : la relation entre l’homme et le monde qui l’entoure, la question des origines, le fonctionnement de l’esprit humain. Mais insuffisance sans doute, à nos yeux du moins, d’une pensée qui ne parvient pas restreindre son champ d’étude, et ne peut s’affranchir de la réflexion métaphysique. On ne pourra penser le langage comme objet de science qu’en le considérant indépendamment de sa dimension métaphysique, et en dehors du problème de l’origine. L’intérêt spécifique du XVIIIe siècle dans l’histoire de la pensée linguistique est peut-être sa façon de construire des passerelles entre disciplines : les grammairiens se font philosophes, et tout ce que le royaume compte de philosophes, ou peu s’en faut, se livre à des réflexions sur le langage (et même sur certains points très techniques, tel l’ordre des mots). La question qui nous intéressera le plus sera celle de l’origine, pour une raison simple : elle est très directement liée au débat sur l’ordre des mots. L’ensemble du champ philosophique est toutefois susceptible, au XVIIIe siècle, de prendre pour terrain de réflexion le fonctionnement du langage.

La dimension philosophique de la grammaire générale vient en partie de la valeur a priori qui lui est attribuée : les lois qu’elle énonce seraient valides en dehors de toute réalisation effective. Il est donc naturel de voir s’y refléter les catégories philosophiques du temps, plus que les règles du langage elles-mêmes. Il semble pourtant que certains présupposés dans le domaine linguistique soient plus forts que les divergences philosophiques. Dans le cas de l’ordre des mots, considérer comme supérieures les langues « analogues » ou « transpositives » ne change rien au fait qu’on attribue dans les deux cas une signification forte à la disposition des mots dans la phrase. Les points de vue philosophiques opposées conduisent donc parfois à des divergences plus superficielles qu’on ne pourrait le penser. Les partis pris philosophiques conditionnent néanmoins le plus souvent les positions adoptées dans le débat linguistique.

Le développement du courant empiriste introduit dans le débat sur l’ordre des mots une relativisation à plusieurs niveaux des thèses rationalistes : relativisation de l’universalité des lois du langage (prise en compte nouvelle de l’état présent du locuteur), de la primauté de la pensée sur la langue (réévaluation du rôle du langage dans la formation des idées), et enfin du rôle de la grammaire (perçue comme une description du langage tel qu’il est et non une prescription de ce qu’il devrait être). Beauzée semble à première vue relever, sur le plan philosophique, du plus strict rationalisme, doublé dans le domaine religieux d’une orthodoxie irréprochable64. Son attrait pour la méthode newtonienne indique néanmoins que sa pensée est plus complexe qu’il n’y paraît. Beauzée se trouve certes plutôt dans le camp rationaliste, mais il y construit un point de vue original, notamment sur le plan épistémologique.

Le rapprochement entre philosophie et théorie du langage est directement lié à la dimension sémiotique de la linguistique des Lumières. S’interroger sur les mécanismes de la signification, c’est en effet solliciter des questions philosophiques majeures telles que le rapport du sujet au monde (les représentations du monde sont-elles innées ou construites par l’expérience ?), le rapport entre l’esprit et le corps (le son des mots a-t-il un rapport nécessaire avec leur signification ?), les origines (la société a-t-elle donné naissance au langage, ou le langage à la société ?). La dimension proprement linguistique du langage peine à émerger de façon autonome, car on ne voit en elle que l’aspect extérieur de ce qui importe vraiment : les fondements du processus sémiotique.

5.2. Ordre des mots et origine des langues

« Pour bien traiter de la matière des inversions, je crois qu’il est à propos d’examiner comment les langues se sont formées .»

Diderot, Lettre sur les sourds et muets, p. 135

Toute la controverse sur l’ordre des mots est traversée par la question de l’origine du langage. On peut même dire qu’il n’y a pas, au XVIIIe siècle, de réflexion linguistique qui échappe totalement à cette interrogation. Pareille omniprésence s’explique naturellement par l’attrait considérable des Lumières pour la recherche des origines en général : origine du monde, origine de l’homme, origine de la société. A la source de cet intérêt particulier, se trouve sans doute la perte d’influence du divin comme facteur unique d’explication. On peut désormais penser l’origine autrement que ne le font les textes sacrés. La fascination des grammairiens-philosophes pour le problème de l’origine des langues ne se réduit toutefois pas à une telle explication ; à travers l’examen de l’origine, on cherche en effet à atteindre le fonctionnement du langage lui-même. La question de l’origine n’est donc pas avant tout, comme on pourrait le croire, un problème d’ordre historique. Et le lien de cette question avec celle de l’ordre des mots tend à confirmer une telle hypothèse : en cherchant à savoir quel était l’ordre des mots de la langue primitive, on s’interroge davantage sur la nature profonde des langues que sur leur développement dans l’histoire.

La sémiotique nous fournit peut-être les raisons de cet engouement. Auroux livre à ce sujet une analyse particulièrement éclairante : il estime que l’importance accordée à la question de l’origine vient du fait que l’on considère les trois éléments de base du mécanisme de la signification (la chose, l’idée, le son) comme ayant une existence autonome65. Comprendre le langage revient donc à comprendre comment ces trois entités se réunissent pour former le signe linguistique ; or le meilleur moyen pour accéder à la compréhension de ce mécanisme est d’examiner comment, à l’origine, le rapprochement s’est effectué. La question de l’origine ne vaut guère pour elle-même : elle est utilisée pour comprendre le fonctionnement actuel (ou universel) du signe.

De même, la connaissance de l’ordre des mots originel nous renseigne sur les caractéristiques du langage : si, dans la langue primitive, les objets les plus frappants étaient placés en premier (ordre dit à inversions), le langage doit être basé sur les sens plus que sur la logique abstraite. Le débat sur l’origine est donc inextricablement lié à la controverse sur les inversions ; les deux problèmes sont comme deux faces d’une même interrogation sur la nature profonde du langage.

Pour rendre compte de la naissance du langage, on se basait traditionnellement sur le récit de la Genèse : Dieu a donné au couple primitif la faculté de parler, mais également la capacité de créer des mots pour nommer les objets du monde (Adam nomme les bêtes sauvages et les oiseaux, dans Genèse II, 19-20). Mais, au XVIIIe siècle, des théories différentes sur le mode d’apparition du langage humain se développent, notamment chez Condillac. Deux éléments essentiels dans l’explication de la naissance des langues sont introduits à cette occasion : la dimension sociale et la durée. Envisager une lente évolution du langage à partir des formes rudimentaires (pour Condillac, le cri des animaux) vers des systèmes de plus en plus complexes, c’est dépasser l’explication mythique de la diversité des langues (Babel) pour fournir une explication de nature historique. La diversification des langues s’expliquerait par la dispersion des groupes humains — hypothèse bien sûr impossible dans le cadre du récit adamique, qui voit dans la diversité des groupes humains le résultat de la multiplication des langues).

Quant à l’hypothèse d’une création collective du langage, elle présente l’avantage de mettre en évidence le rôle de lien social que joue la langue ; la langue n’est pas un simple instrument de « transmission » des pensées d’un individu à un autre.

Les explications « naturelles » soulèvent un certain nombre de problèmes, que ne manqueront pas de relever les tenants de l’explication biblique (dont Beauzée). La première difficulté consiste en ce que l’on pourrait appeler le « paradoxe de l’institution », que l’on peut résumer ainsi : les hommes des premiers temps ne peuvent former une société constituée qu’en disposant du langage. Or le langage ne peut être établi qu’au sein d’une société constituée, car il requiert une convention entre les locuteurs. C’est là un écueil difficilement surmontable, à moins d’être capable de penser une véritable interdépendance entre le développement du langage et celui de la société. Rousseau, par exemple, a avoué son impuissance à résoudre le paradoxe, sans pour autant renoncer à l’explication sociale de la naissance du langage. Refusant l’idée d’une société déjà constituée au moment de l’apparition du langage (car alors les inégalités sociales auraient une légitimité historique), il se voit contraint d’admettre une intervention divine, qui crée le déséquilibre dans l’harmonie de la société primitive, mettant ainsi fin à une sorte d’âge d’or66. Cette hypothèse pose comme fondamentalement problématique l’existence du signe conventionnel. Rousseau introduit selon moi, avec cet aveu d’impuissance, l’idée d’une spécificité irréductible du langage humain, en dehors d’une intervention divine directe. La thèse traditionnelle de l’institution divine du langage peine à rendre compte du caractère immotivé des mots. Elle laisse dans l’ombre la dimension sociale du langage, et donc son rôle dans la formation de la pensée et de la société. Il existe, selon la thèse rationaliste, des idées préexistantes, que le langage extériorise. Rousseau et les sensualistes affirment au contraire le rôle actif du langage dans la constitution des catégories mentales et culturelles.

Le problème de la diversité des langues renvoie presque immanquablement aux origines. Là encore, une opposition nette se dessine entre les tenants du texte biblique et les tenants de l’explication naturelle. Les premiers expliquent la multiplicité actuelle des idiomes par l’épisode de Babel ; les seconds par la diversité des groupes humains, et surtout par celle des climats, qui aurait petit à petit conduit à une diversification des langues. Beauzée se fonde, bien évidemment, sur l’épisode de Babel, mais il adopte une position originale, intermédiaire en quelque sorte entre le sensualisme et l’orthodoxie. A l’en croire en effet, la multiplication des langues à Babel ne se distingue réellement de l’évolution normale du langage que par la rapidité du processus :

« Dieu opéra subitement dans la langue primitive des changements analogues à ceux que les causes naturelles y auraient amenés par la suite, si les hommes de leur propre mouvement s’étaient dispersés en diverses colonies dans les différentes régions de la terre. »67

La multiplication des langues ne représente pas pour Beauzée une difficulté théorique importante ; car, selon lui, la langue primitive, quoique inspirée par Dieu, était déjà d’essence conventionnelle. La rupture entre les objets du monde et les sons chargés de les désigner était ainsi consommée dès la naissance du langage. L’épisode de Babel est simplement l’accélération d’un processus consubstantiel à la nature du langage.

Le débat sur l’origine fait de l’ordre des mots un usage abondant, comme s’il suffisait de déterminer l’ordre des mots originel pour découvrir la vraie nature du langage. Si le langage premier était un langage affectif, servant à exprimer l’état intérieur de celui qui parle, alors c’est l’ordre « inverse » qui est premier et par conséquent naturel. C’est la thèse de Condillac ou de Diderot. Dans ce cas, l’objet qui frappait le plus les sens était placé en premier dans la phrase. On ne disait pas « je veux un fruit », on disait « fruit vouloir ». Car la langue primitive n’envisageait que fort peu la dimension « intellectuelle » des choses. L’ordre du français est donc très éloigné de celui de la langue première.

Condillac en tire une étrange conclusion : pour lui, les langues ont suivi une évolution constante depuis la naissance du langage jusqu’aux langues actuelles ; et la position précise de chaque langue dans l’échelle de l’évolution serait révélée par l’ordre des mots. Ainsi le latin, qui autorise aussi bien l’ordre direct que les inversions, serait une sorte d’intermédiaire entre les langues plus anciennes et les langues actuelles.

Condillac introduit l’histoire dans la comparaison des langues, alors que Beauzée insiste davantage sur une démarche d’ordre typologique. Contrairement à ce que laissaient supposer ses postulats théoriques, il ne renonce pas à faire du français une langue proche de la langue primitive (qui, en tant qu’émanation de la raison divine, devait suivre l’ordre direct). Sa démonstration se base sur l’hébreu. Il n’en fait pas la langue première68 ; il le considère néanmoins comme très proche du premier langage des hommes. Or l’ordre des mots est une caractéristique si fondamentale des langues que le français, malgré son éloignement temporel plus grand, est en réalité plus proche de la langue primitive que le latin ou le grec :

« D’où il suit que les langues modernes de l’Europe qui ont adopté la construction analytique, tiennent à la langue primitive de bien plus près que n’y tenaient le grec et le latin […] »69

Prenant le contre-pied de Condillac, Beauzée privilégie la typologie au détriment de la chronologie. Le français n’est plus chez lui un descendant du latin, mais le prolongement d’un parler celtique quelque peu mythique, qui serait lui-même l’émanation de la langue primitive. Certaines caractéristiques internes des langues, l’ordre des mots en particulier, sont chez Beauzée plus fondamentales dans la découverte de leur filiation que les données chronologiques ou géographiques.

D’une manière plus générale, la conception que Beauzée se fait du langage est par principe antihistorique. Il relègue en effet les phénomènes d’évolution des langues dans la sphère des changements de surface, allant ainsi à rebours de l’« obsession » du XVIIIe siècle pour les origines. L’origine divine qu’il attribue au langage lui permet d’échapper au paradoxe de l’institution, et lui évite de devoir expliquer le saut « qualitatif » par lequel on passe d’une langue naturelle et motivée à une multitude de langues conventionnelles. Par son refus de voir dans l’origine l’élément essentiel d’explication des langues, il ouvre la voie à une démarche plus scientifique pour la recherche linguistique, en ce sens qu’il offre la possibilité de considérer les éléments du langage comme des données. Lorsque Saussure jettera les bases d’une nouvelle approche du langage, il verra dans refus de la question de l’origine un préalable indispensable à l’étude scientifique de la langue. Certains éléments d’un tel raisonnement figurent déjà chez Beauzée, qui manifeste sur ce point une incontestable originalité, lorsqu’on connaît l’importance de la recherche des origines dans la pensée du XVIIIe siècle70.

Les passages que nous avons lus à propos de la langue primitive montrent néanmoins que la question de l’origine revient par la bande dans les écrits de Beauzée. On trouve ici et là dans la Grammaire générale des notations qui suggèrent que la question de l’origine et celle de l’ordre des mots restent indissociables chez lui également (par exemple, il dira que l’ordre direct est « la règle originelle de toutes les langues », GgII : 465) ; la perspective théorique qui est la sienne préfigure néanmoins l’émergence d’un autre regard sur les liens entre la nature des langues et leur histoire.

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Written by fjulliard

octobre 28, 2008 à 12 h 19 min

Publié dans Beauzée

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