Nicolas Beauzée (1717-1789)

Site sur Nicolas Beauzée et l'ordre des mots

Nicolas Beauzée et l’ordre des mots: chapitre 4

leave a comment »

4. Ordre des mots et théorie du langage

« Ce qui distingue notre langue des langues anciennes et modernes, c’est l’ordre et la construction de la phrase. Cet ordre doit toujours être direct et nécessairement clair. »

Rivarol, Discours sur l’universalité de la langue française, p.72

4.1. La question de l’ordre des mots au centre des théories langagières

Nous avons vu l’importance que la question de l’ordre des mots a pu prendre dans la réflexion linguistique des Lumières ; les raisons qui ont conduit à cette situation ne sont pas simples à cerner. Elles sont de plusieurs ordres, mais relèvent pour l’essentiel de la théorie du signe. On peut voir en effet dans l’importance accordée à cette question une volonté de dépasser l’arbitraire du langage, pourtant à peu près généralement admis à l’époque30. En effet, si l’on admet que les sons du langage sont arbitraires, deux conséquences seulement sont envisageables : soit le langage est entièrement arbitraire, et il ne peut plus être objet de science ; hypothèse que le XVIIIe siècle refuse. Soit il existe bel et bien dans le langage des mécanismes universels — ce que semble confirmer la possibilité de traduire des textes d’une langue dans une autre — ; mais ceux-ci relèvent alors d’un niveau supérieur à celui du vocabulaire ; en l’occurrence, on les situera dans la syntaxe.

L’importance accordée à l’ordre des mots peut s’expliquer par le lien étroit qui se tisse entre la théorie du langage et celle des idées. Considéré sous cet angle, le langage ne serait qu’un outil servant à indiquer les rapports qui existent entre des idées. L’organisation des mots dans la phrase n’est donc pas un phénomène d’ordre linguistique : c’est avant tout la manifestation physique de l’activité mentale. La construction de la phrase fait le lien entre le monde des idées et celui du langage, deux mondes que les rationalistes perçoivent comme ontologiquement hétérogènes.

Beauzée pose explicitement le lien étroit qui unit la construction de la phrase et les rapports entre les idées : les rapports entre les mots de la phrase « sont l’image des relations qui se trouvent entre les idées mêmes que les mots expriment »31. L’importance donnée à l’ordre des mots est donc la conséquence directe de la théorie de la signification que le XVIIIe siècle a développée.

4.2. Théorie du signe et fonctionnement du langage

On ne peut comprendre les théories linguistiques du Siècle des lumières si on les considère du point de vue de la linguistique moderne. Celle-ci s’attache en effet au fonctionnement du « langage réel », c’est-à-dire à ce que le XVIIIe ignorait ou méprisait largement : les structures de surface. Les manifestations du langage ne sont perçues alors que comme un écran plus ou moins opaque qui tour à tour voile ou révèle les structures profondes. Nous avons vu l’envahissement des problèmes strictement grammaticaux par des questions beaucoup plus vastes, portant sur les rapports entre les objets du monde, la pensée et le langage. L’expression de « grammaire générale » qui désigne habituellement les recherches langagières du XVIIIe ne rend pas véritablement compte de l’étendue couverte par ces recherches. C’est cette constatation qui a conduit Sylvain Auroux à proposer, pour désigner la linguistique du XVIIIe, le terme de « sémiotique »32. Sémiotique devant être ici compris au sens large, c’est-à-dire comme l’étude des rapports entre choses, pensée et langage. Le terme de grammaire désigne essentiellement l’étude des règles internes du langage, alors que les grammairiens-philosophes s’occupent surtout de son fonctionnement « externe ».

Il est indispensable, pour comprendre en quoi la grammaire du XVIIIe est une sémiotique, mais aussi pour saisir le rôle du débat sur l’ordre des mots, de revenir sur la question de l’arbitraire du signe. C’est là en effet que se trouve la source de tout la pensée linguistique des Lumières : l’arbitraire apparaît comme une donnée difficilement contestable ; dans le même temps, on cherche sans cesse à le dépasser ou à en fixer les limites. Postulat difficilement contestable tout d’abord, car la diversité des langues rend illusoire toute idée d’un rapport nécessaire entre les sons des mots et leur signification : cette constatation est presque un lieu commun dans les réflexions linguistiques de nos grammairiens-philosophes. Elle a été clairement affirmée par Locke, pour qui, en l’absence d’un tel arbitraire des mots, tous les hommes parleraient une seule et même langue.

Le XVIIIe siècle a fait de l’arbitraire du mot un sujet central ; il ne l’a pas inventé. La notion est en fait très ancienne, puisqu’on pourrait, selon Droixhe, la faire remonter à Parménide (1978 : 21). Mais le terme d’arbitraire recouvre en fait une réalité multiple : l’arbitraire peut se manifester à plusieurs niveaux (sémantique, syntaxique, phonétique, etc.) ; de même, on peut accepter une forme d’arbitraire et en rejeter d’autres.

C’est exactement ce que fait le XVIIIe : il tente de dessiner les limites de ce qui, dans les mécanismes du langage, relève de la convention et ce qui au contraire peut être considéré comme universel et motivé. L’évidence de la diversité des langues joue ici à double sens : elle impose la notion d’arbitraire du son (même s’il ne s’agit pas d’un arbitraire total, certains mots étant perçus comme motivés), mais incite également à poser l’existence de mécanismes universels (sans lesquels le passage d’une langue à une autre par la traduction se révélerait impossible). Or c’est précisément la syntaxe qui apparaît comme le lieu où se manifestent les universaux du langage ; ceci s’explique sans doute par sa relative stabilité au cours du temps, alors que les changements dans le vocabulaire sont beaucoup plus rapides.

Certains auteurs n’hésitent pas à étendre l’arbitraire à l’ensemble des mécanismes de la langue ; Buffier notamment, que j’ai déjà cité, adopte ici une position extrême, lorsqu’il définit les langues comme « un amas d’expressions, que le hasard ou la fantaisie a uniquement établies parmi un certain nombre d’hommes, ou une certaine nation ; à peu près de même que nous regardons la mode »33. Une telle prise de position n’est évidemment pas représentative des conceptions communes ; elle suffit néanmoins à faire pièce d’une vision du XVIIIe siècle comme période de règne sans partage de la linguistique rationaliste. La plupart des auteurs suivent Buffier jusqu’à un certain point ; Beauzée lui-même, dont la conception rationaliste et intellectualiste du langage a pourtant assez été mise en évidence, use de termes finalement pas si différents dans sa définition de la nature et des limites de l’usage :

« La différence prodigieuse de mots dont se servent les différents peuples de la terre pour exprimer les mêmes idées, la diversité des constructions, des idiotismes des phrases qu’ils emploient dans les cas semblables, et souvent pour peindre les mêmes pensées ; […] Tout cela démontre qu’il y a bien de l’arbitraire dans les langues, que les mots et les phrases n’y ont que des significations accidentelles, que la raison est insuffisante pour les faire deviner, et qu’il faut recourir à quelque autre moyen pour s’en instruire. Ce moyen unique de se mettre au fait des locutions qui constituent la langue, c’est l’usage. »34

Ce texte montre à quel point l’existence de l’arbitraire dans le langage était généralement admise ; à la première lecture, on ne perçoit pas bien ce qui pourrait distinguer Beauzée de Buffier, et on a quelque peine à déceler dans ce passage l’expression de la doctrine rationaliste. La connaissance de l’œuvre de Beauzée permet de relativiser la dimension apparemment radicale de ce texte, même s’il conserve une originalité certaine dans le champ rationaliste. Beauzée distingue nettement les structures de surface, qui varient d’une langue à l’autre, des structures profondes, qui sont universelles. C’est pourquoi, lorsqu’il s’agit des manifestations particulières et superficielles, il peut être aussi tranché dans l’affirmation de l’arbitraire : les structures profondes ne sont aucunement touchées par les caprices de l’usage. On peut même pousser le raisonnement plus loin, et dire que l’arbitraire est dans un tel système une nécessité logique : il permet de rendre plus nette encore la différence de nature entre la pensée, purement intellectuelle et rationnelle, et la parole, qui en est la manifestation physique soumise à d’incessants changements. Si les sons du langage étaient motivés de quelque façon que ce soit, cela signifierait que les mots sont liés intrinsèquement à la pensée ; or toute la réflexion linguistique de Beauzée (et c’est en cela qu’il est rationaliste) repose sur une claire démarcation entre la sphère de la pensée et celle du langage35.

L’arbitraire joue un rôle ambigu dans le développement de la pensée linguistique. D’un côté, sa reconnaissance marque une étape majeure dans la constitution du langage comme objet de science autonome, puisqu’il devient possible d’étudier les mécanismes propres d’une langue et de s’affranchir jusqu’à un certain point de la confusion langue-pensée — et en ce sens Beauzée est moderne. Mais l’évolution de la science linguistique peut aussi être freinée par la reconnaissance de l’arbitraire : là où domine l’arbitraire, il devient impossible de déterminer des règles de fonctionnement pour le langage. Tout l’enjeu de la « sémiotique » du XVIIIe consiste donc à s’accorder sur les limites de l’arbitraire, et à définir quels aspects de la langue obéissent à des lois universelles.

4.3. La grammaire générale

La réflexion grammaticale sur l’ordre des mots fait partie d’un ensemble plus vaste, que l’on peut appeler sémiotique ; mais, si la grammaire générale est en effet par bien des aspects une théorie de la signification, elle ne s’y réduit pas. Ses prétentions sont en fait extrêmement vastes, puisque c’est l’ensemble des composantes du langage qu’elle entend analyser : du matériel phonique et graphique à la syntaxe, en passant par la sémantique. Cette ambition totalisante se double d’une ambition d’ordre scientifique, pas seulement chez Beauzée, mais chez lui plus qu’ailleurs : on cherche à donner à la grammaire générale le statut de science à part entière. Il y a même, chez Beauzée, volonté d’apparenter les lois de la grammaire aux lois physiques : la grammaire est bien plus qu’une description du langage, ses lois président au langage et le soumettent à leur nécessité logique.

Il est nécessaire à mon sens de revenir sur la dimension scientifique de la grammaire à laquelle prétend Beauzée : sa théorie sur l’ordre des mots est la conséquence directe de sa volonté d’établir des lois rationnelles, universelles et immuables pour le langage. Son système, si l’on peut en discuter la valeur externe, jouit du moins sur ce point d’une forte cohérence interne. Le dualisme sur lequel il est fondé (dualisme entre corps et esprit, entre langage et pensée) se traduit en effet en un vaste système d’oppositions qui traversent tous les aspects de sa théorie linguistique : aspect épistémologique (opposition grammaire générale/grammaire particulière), linguistique (lois universelles du langage/langues particulières), syntaxique (ordre naturel des mots/réalisations particulières de cet ordre selon les usages de chaque langue), phonique (universalité des mécanismes phonatoires/combinaisons particulières des sons), etc.

La prétention à la valeur scientifique de la grammaire est l’une des illustrations les plus intéressantes de ce système d’oppositions. Car le langage, objet sans cesse mouvant et donc insaisissable, semble n’obéir qu’à des règles floues, voire impossibles à universaliser (car on n’a qu’une somme de procédés particuliers). Or Beauzée entend rompre avec cette impossibilité apparente : il y a à l’en croire, derrière le caprice des usages propres à chaque langue, des lois qui président à la formation de tout énoncé dans quelque langue que ce soit.

Beauzée pousse très loin l’opposition entre grammaire générale et grammaire particulière : la grammaire générale est à ses yeux essentiellement abstraite, voir métaphysique. Elle est une science, alors que la grammaire des langues particulières est un art (Gg : X). Après tout, l’existence du langage réel n’est même pas indispensable à la grammaire générale: « La Science grammaticale est antérieure à toutes les langues ; parce que ses principes ne supposent que la possibilité des langues » (Gg : XI-XII). Les principes de la grammaire générale « sont d’une vérité éternelle »36.

Beauzée construit là un système d’oppositions qui permet de conceptualiser une entité abstraite, universelle et immuable, qu’on pourrait considérer comme les lois générales du langage. Certes, un tel système intellectuel semble relever du rationalisme le plus strict. Mais la pensée de Beauzée se révèle en fait plus complexe et plus intéressante que ces oppositions tranchées ne le laissent penser de prime abord. Car les principes abstraits et généraux ne peuvent fonctionner sans leur application à des cas particuliers ; la grammaire générale ne peut se passer de l’étude du langage réel :

« En second lieu, la science ne peut donner aucune consistance à la théorie, si elle n’observe avec soin les usages combinés et les pratiques différentes, pour s’élever par degrés jusqu’à la généralisation des principes.[…] La voie de l’observation et de l’expérience est la seule qui puisse nous mener à la vérité » (Gg : XIV).

Cette prise de position épistémologique est plutôt inattendue si l’on se représente les grammairiens-philosophes comme de purs cartésiens. On a en effet abondamment souligné la dimension essentiellement déductive de la pensée rationaliste ; l’étude des textes de Beauzée confirme d’ailleurs pour l’essentiel cette orientation, et les points concrets de grammaire qu’il aborde ne répondent souvent pas exactement à ses orientations théoriques. Néanmoins, il faut s’attarder sur cette pétition de principe de la préface de la Grammaire générale qui veut que la science grammaticale procède par induction. On décèle en effet là une influence qui n’est pas celle de Descartes, et qui s’y oppose même assez directement. Cette influence, c’est bien sûr celle de Newton. Quand on parle de science au XVIIIe, Newton est la figure dominante et la référence obligée37 ; un grammairien qui prétend élever sa discipline au niveau des sciences de la nature ne peut faire l’impasse sur le modèle épistémologique newtonien. Ce d’autant plus que Beauzée est semble-t-il le premier à affirmer ainsi la valeur scientifique de la grammaire38. La grammaire a pour but, selon lui, de déterminer les éléments fondamentaux du langage, alors qu’on la considérait essentiellement jusqu’alors comme un art de parler.

L’originalité de la position épistémologique de Beauzée ne consiste pas seulement à revendiquer pour la grammaire le statut de discipline à part entière : elle l’amène à envisager différemment les faits langagiers eux-mêmes, puisqu’il leur confère le statut de phénomènes. Au même titre que les phénomènes naturels sont la manifestation concrète des lois de la nature, les « phénomènes » grammaticaux doivent permettre de déduire les lois générales qui président au langage.

L’influence newtonienne est revendiquée explicitement par Beauzée dans la préface de la Grammaire générale ; d’autre part, l’adoption d’une démarche inductive ne manque pas d’entrer en contradiction avec la doctrine cartésienne. Evoquant Descartes, il le présente comme « séduit par les délires de son imagination féconde » (Gg : XIV), et lui oppose Newton, qui « vint avec des faits et des expériences répétées, vérifiées, comparées » (ibid.)39. Puis il affirme plus directement la parenté qu’il entend installer entre son système et celui de Newton :

« J’ai donc regardé les différents usages des langues comme des phénomènes grammaticaux, dont l’observation devait servir de base au système des principes généraux. […] J’ai cru devoir traiter les principes du Langage, comme on traite ceux de la Physique, de la Géométrie, ceux de toutes les sciences ; parce que nous n’avons en effet qu’une Logique, et que l’esprit humain, si je puis risquer cette expression, est nécessairement assujetti au même mécanisme, quelles que soient les matières qui l’occupent. » (Gg : XVI)

Dans ce passage se trouvent réunies les deux influences majeures qui sont à la source de la pensée de Beauzée : l’influence newtonienne bien sûr, mais aussi, malgré tout, le cartésianisme, qui transparaît nettement dans la croyance de Beauzée en l’universalité des mécanismes de l’esprit ; nous verrons plus loin que cette croyance le conduit à considérer comme assez négligeables les différences entre les langues.

Il est néanmoins permis d’interroger cette pétition de principe de Beauzée, qui revendique une démarche inductive et méthodique dans l’étude des lois du langage. Et, là comme dans d’autres cas chez lui, le programme théorique posé dans la préface n’est réalisé qu’en partie. La volonté affichée de se démarquer de tout préjugé, pour fonder l’analyse uniquement sur des faits, se révèle en fait difficile à suivre. On peut relever ainsi dans ce système certains présupposés théoriques qui échappent totalement à la discussion, et sont même à la base de toutes les réflexions. L’universalité des mécanismes intellectuels est de ceux-là, de même que l’idée selon laquelle la pensée est indivisible et simultanée. La démarche inductive que se propose de suivre Beauzée ne se développe que dans le cadre de ces principes admis une fois pour toutes : elle reste donc très limitée.

L’un des autres problèmes fondamentaux posés par la grammaire générale est celui du comparatisme. En effet, on peut se demander si, pour atteindre les principes fondamentaux et universels du langage, il ne faudrait pas disposer de toutes les langues, passées ou présentes, ou si quelques langues (voire une seule) suffisent à établir les lois générales. La démarche inductive que se propose Beauzée devrait logiquement le conduire à étudier le plus de langues possible, car il multiplierait ainsi les faits et les observations. C’est d’ailleurs de cette façon qu’il prétend procéder :

« J’ai consulté des Grammaires de toute espèce ; hébraïque, syriaque, chaldéenne, grecque, latine, française, italienne, espagnole, basque, irlandaise, anglaise, galloise, allemande, suédoise, laponne, chinoise, péruvienne. » (Gg : XV).

Cette longue énumération semble satisfaire aux principes scientifiques visés ; pourtant, la réalité du texte se révèle quelque peu différente. Car la Grammaire générale de Beauzée est avant tout une grammaire du français et du latin, si l’on s’en réfère aux exemples utilisés et aux cas concrets qui y sont étudiés. On peut même dire que la multiplication des exemples va à l’encontre du but visé, qui est l’analyse systématique du langage. Car les exemples peuvent prouver tout et son contraire : ce sont les règles qui président à leur choix qui pourraient conférer au raisonnement valeur de démonstration. C’est précisément par là que pèche la grammaire générale, qui peine à fixer un cadre à l’utilisation dans le raisonnement des faits de langue individuels, et surtout à définir les mécanismes qui permettent de passer des exemples particuliers aux lois générales. Chomsky a lui-même soulevé ce problème, et vu là l’un des échecs de la grammaire générale, dont les méthodes ne s’accordent finalement pas aux objectifs fixés originellement.

Car, malgré la liste des langues que Beauzée affirme avoir étudiées, la grammaire générale n’est pas comparatiste dans son principe. Cette contradiction apparente, relevée par Foucault40, se résout si l’on considère que c’est le processus de la signification qui est l’objet central de la grammaire générale, et non les règles grammaticales — fussent-elles universelles. La suite du texte de Beauzée tend à confirmer cette idée, puisque l’étude des faits particuliers doit être dirigée par les principes41. Les lois fondamentales du langage étant d’une vérité éternelle, elles existent dans n’importe quelle langue, et il est donc redondant de chercher à les découvrir dans plusieurs langues différentes. Si les lois générales n’apparaissaient qu’au fur et à mesure de l’étude des idiomes individuels, l’examen même de la totalité des langues ne suffirait pas pour découvrir l’ensemble des principes. Lorsqu’un fait de langue ne semble pas correspondre aux lois immuables du langage, ce sont bien ces principes qu’il faut consulter pour déterminer si ce fait est « possible » ou non. L’absence de ce fait dans toutes les langues ne suffit en aucune façon à en démontrer l’impossibilité :

« […] il ne suffirait pas de consulter les usages particuliers d’une seule langue ; il faudrait consulter tous les usages de toutes les langues anciennes et modernes : et cela même serait encore insuffisant pour établir une conclusion universelle, qui ne peut jamais être fondée que sur les principes naturels. » (Gg : 102)

On le voit, Beauzée pose les bases d’une démarche scientifique et inductive pour la grammaire ; il insiste sur l’interdépendance de l’observation des faits et des principes abstraits. Mais cette volonté de fonder l’étude du langage sur un nouveau principe épistémologique se heurte à la nature même de la grammaire générale. Celle-ci ne peut se satisfaire de la description des phénomènes langagiers ; elle ne voit en eux que des moyens de remonter aux principes généraux, qui seuls l’intéressent en dernière analyse. Or, en tant que moyens, les faits du langage réel ne contiennent pas en eux la dimension d’universalité que recherche la grammaire générale : on aura beau multiplier les exemples et étudier le plus grand nombre de langues possible, il restera toujours une différence de nature entre les faits particuliers et les principes universels. De là vient l’absence d’une véritable pensée comparatiste chez Beauzée et chez les autres auteurs de grammaires générales. Le modèle épistémologique de l’induction, que Beauzée, de manière très intéressante et originale, tente d’appliquer à l’étude du langage, se révèle à mon sens fondamentalement incompatible avec la pratique de la grammaire générale ; d’où le fait que la réflexion linguistique de Beauzée ne parvienne pas, en définitive, à s’affranchir pleinement de la méthode cartésienne.

Outre la dimension scientifique de la grammaire générale, il convient d’en souligner les visées pédagogiques. Les critiques ont eu quelque peu tendance à négliger cet aspect, se concentrant sur la grammaire générale comme théorie linguistique. Le titre de l’ouvrage de Beauzée nous indique pourtant qu’il doit « servir de fondement à l’étude de toutes les langues ». On décèle là encore l’importance accordée aux principes logiques. Selon Beauzée, l’étude des langues doit commencer par l’apprentissage de la « logique grammaticale », les procédés particuliers de chaque langue ne venant qu’ensuite. Cette méthode présente bien sûr l’avantage d’être valable universellement, alors que la confrontation directe avec la langue étrangère doit être recommencée chaque fois que l’on aborde une langue nouvelle :

« J’ajoute […] que quelque difficile qu’on puisse imaginer la logique grammaticale, c’est pourtant le seul moyen sûr que l’on puisse généralement employer, pour introduire les commençants à l’étude des langues. » (GgII: 520)

Vision très intellectualiste du langage encore une fois, et dont l’échec propédeutique a souvent été mis en évidence : la grammaire générale n’apprend pas à parler. Il semble que l’on ait constaté assez rapidement la faillite de la grammaire générale comme méthode d’apprentissage42. Cet échec dans le domaine pédagogique peut sembler un détail au regard de la dimension théorique de la grammaire générale ; il a pourtant contribué à mettre en doute la rationalité du langage, sans laquelle la grammaire générale n’a pas de raison d’être.

Le contexte dans lequel la Grammaire générale de Beauzée est apparue est donc celui d’une continuelle redéfinition des buts et des moyens de la grammaire, en un mot de la façon d’aborder les phénomènes langagiers et les mécanismes de la signification. C’est dans ce cadre-là qu’il faut replacer les tentatives de Beauzée pour définir la grammaire générale comme l’une des composantes des sciences de la nature. Tentative qui se heurte toutefois, nous l’avons vu, aux présupposés sur lesquels se construit ce type de grammaire à visée universalisante.

4.4. Langage et raison

Les considérations précédentes nous amènent à poser la question des rapports que le langage entretient avec la raison. Pour les rationalistes, le langage trouve ses fondements dans la raison. Ce postulat entraîne toute une série de conséquences, notamment dans la façon d’envisager la question de l’usage ou la dimension communicationnelle du langage. L’ordre des mots lui-même est perçu comme le terrain privilégié de l’expression de la raison au sein du langage.

Chez Beauzée, les rapports entre la raison et l’usage sont abordés d’une manière originale. Nous verrons qu’il établit même une curieuse distinction entre la nature de l’usage en général et celle du bon usage, présentés comme deux réalités très différentes. Ce qui frappe surtout chez lui, c’est l’étroitesse du lien qui s’établit entre le langage et la raison : loin d’être antinomiques, ces deux éléments se présentent comme deux aspects d’une même réalité.

Le rôle majeur de la raison dans les langues est de permettre la communication. Selon Beauzée, langage et raison forment un « duo » qui assure le passage de la pensée immatérielle à sa représentation phonique ou écrite. La raison nous distingue des animaux — c’est là une thèse classique. Mais elle ne servirait à rien sans le langage, car il serait impossible de transmettre à autrui sa pensée. C’est ainsi que Beauzée voit dans la parole « le ministre et l’image » de la raison (GgII : 290). Il va même plus loin, et semble attribuer au langage un rôle actif dans la formation de la raison :

« C’est du Langage qu’elle [la raison] emprunte immédiatement les lumières qui font sa gloire ; c’est en quelque sorte dans le Langage qu’elle a sa source, parce que c’est par le Langage qu’elle se communique et qu’elle transmet l’image de la pensée. » (Gg : VI).

Ce passage est particulièrement ambigu : le langage semble n’être que le véhicule de la pensée, mais ici il paraît jouer un rôle dans l’élaboration même des « lumières » de la raison. Pour Beauzée, la raison humaine a sa source dans la raison divine ; et le langage, puisqu’il est si étroitement lié à la raison dans l’acte de communication, doit lui aussi avoir une forte dimension rationnelle, sinon une parcelle de la raison éternelle. Ce dernier point tendra à être confirmé par les théories de Beauzée sur l’origine des langues et sur leur multiplication.

Le point toutefois sur lequel Beauzée fait preuve d’une véritable originalité est celui des rapports entre la raison et l’usage. La position traditionnelle, surtout bien sûr chez les rationalistes, consiste à les opposer : l’usage, étant soumis aux caprices du hasard, ne peut être érigé en législateur des langues. Or Beauzée prend le contre-pied de cette idée si répandue, en voyant dans l’usage l’expression de la raison dans la langue.

Il insiste en effet sur le fait que toutes les dimensions de la langue sont soumises à l’usage. Pas seulement le vocabulaire, qu’on évoquait généralement lorsqu’il était question d’usage ou d’arbitraire, mais également la syntaxe, la prononciation, et tout ce qui constitue la langue :

« Tout est usage dans les langues ; le matériel et la signification des mots, l’analogie et l’anomalie des terminaisons, la servitude ou la liberté des constructions, le purisme ou le barbarisme des ensembles. C’est une vérité sentie par tous ceux qui ont parlé de l’usage ; mais une vérité mal présentée, quand on a dit que l’usage était le tyran des langues. […] lui seul peut donner à la communication des pensées, qui est l’objet de la parole, l’universalité nécessaire ; rien de plus raisonnable que d’obéir à ses décisions, puisque sans cela on ne serait pas entendu, ce qui est le plus contraire à la destination de la parole.

» L’usage n’est donc pas le tyran des langues, il en est le législateur naturel, nécessaire, et exclusif ; ses décisions en sont l’essence : et je dirais d’après cela, qu’une langue est la totalité des usages propres à une nation pour exprimer les pensées par la voix. »43

Cette définition de la langue comme un ensemble d’usages va directement à l’encontre de la vision rationaliste traditionnelle, qui oppose l’usage à la raison et cherche à imposer une conception normative de la langue. Beauzée a au contraire, dans ce passage, une vision beaucoup plus aiguë des règles internes de fonctionnement du langage. Cette conception trouve à mon avis sa source dans l’absolue priorité qu’il donne à la transmission de la pensée : plus l’usage est universel, plus la communication des pensées se fait facilement, évitant les ambiguïtés et les incompréhensions. C’est pourquoi raison et usage ne sont pas incompatibles : la raison vise à l’efficacité de la transmission du message, et l’usage universel est à même de satisfaire à cette exigence.

On pourrait toutefois se demander si une telle conception ne freine pas la recherche des universaux du langage : l’usage de chaque nation et de chaque époque étant conçu comme la règle première, on peut craindre que l’arbitraire le plus total ne règne dans les langues et qu’aucune règle commune aux différentes langues ne puisse être énoncée. Les raisonnements même les plus sensés ne l’emportent pas sur un usage général :

« […] je crois que c’est pécher en effet contre le fondement de toutes les langues, que d’opposer à l’usage général les raisonnements même les plus vraisemblables et les plus plausibles ; parce qu’une langue est en effet la totalité des usages propres à une nation pour exprimer la pensée par la parole, […] et non pas le résultat des conventions réfléchies et symmétrisées des philosophes ou des raisonneurs de la nation. »44

Néanmoins, cette souveraineté de l’usage sur les langues n’est pas synonyme de règne de l’arbitraire, car Beauzée voit dans les changements de l’usage des modifications superficielles qui n’altèrent en rien les structures fondamentales des langues.

Ainsi, si l’usage est libre et échappe aux « conventions réfléchies », c’est parce que cette liberté est limitée par la nature même du langage. Celui-ci étant l’instrument de communication des pensées et de la raison immuable, l’existence d’un usage contraire aux règles de la raison est tout simplement impossible. Car, la communication étant rompue par ce non-respect des règles, un tel usage ne saurait s’imposer.

La modernité dont fait ici preuve Beauzée, par rapport aux théories rationalistes en particulier, est limitée par le fait que la définition qu’il donne de l’usage reste confinée dans les frontières assez étroites des principes indépassables de la pensée et de la raison.

Un autre problème intéressant dans le cas de l’usage est la différence assez nette tracée entre l’usage en général, dont nous avons vu la définition, et le « bon usage ». Beauzée adopte ici les vues les plus traditionnelles ; sa conception non normative de l’usage ne s’applique qu’aux usages universellement admis (même si cette universalité n’est que passagère). Lorsque l’usage est douteux et qu’il faut trancher entre deux ou plusieurs possibilités, Beauzée en revient aux idées de Vaugelas sur le rôle de la cour, en premier lieu, et des écrivains, en second lieu, comme modèles à suivre pour décider du bon et du mauvais usage. Il reprend presque textuellement la définition de Vaugelas45. Il se contente de remplacer la « plus saine partie » par l’idée du plus grand nombre, plus aisée à définir objectivement46. Une telle définition normative et centralisatrice du bon usage s’oppose directement à certains éléments de sa définition de l’usage, dans laquelle il contestait l’argument de « qualité » (c’est-à-dire le rôle des « philosophes et raisonneurs »), pour laisser l’usage à son développement propre. Cette contradiction révèle à mon sens la difficulté que rencontre Beauzée et sans doute le XVIIIe avec lui à faire le lien entre la description théorique du langage et l’application de cette théorie au fonctionnement du langage réel. Cette difficulté se manifestera également, nous le verrons, dans les questions techniques relatives à l’ordre des mots.

Il ne faudrait pourtant pas sous-estimer la nouveauté qu’introduit Beauzée dans la vision rationaliste de l’usage lorsqu’il reconnaît le rôle du développement autonome du langage. Il s’oppose en cela à une action normative sur la langue, qui était jusqu’alors perçue comme la seule source acceptable d’évolution dans les langues. Il existe une lettre de Voltaire à Beauzée47, dans laquelle il le remercie de lui avoir envoyé sa Grammaire générale. Voltaire ne semble pas avoir saisi, en ce qui concerne l’usage, la volonté de Beauzée de « réconcilier » usage et raison en considérant tout usage non conforme à la raison comme une impossibilité fondamentale (l’excuse de Voltaire étant peut-être de n’avoir pas lu, ou pas entièrement, l’ouvrage de Beauzée). Il dit en effet :

« L’usage malheureusement l’emporte toujours sur la raison. C’est ce malheureux usage qui a un peu appauvri la langue française, et qui lui a donné plus de clarté que d’énergie et d’abondance. »

Ce qui est contraire, on le voit, aux principes de Beauzée concernant l’usage, sinon à sa façon d’appliquer ces principes.

La complexité des thèses de Beauzée, et le fait qu’il n’évite pas toujours les contradictions internes, ont pu conduire à une mauvaise interprétation de sa pensée. La question de l’ordre des mots en est également une illustration. Malgré sa volonté affichée de dépasser l’opposition entre un ordre « naturel » et un ordre « inversé », il ne parvient pas totalement à s’affranchir des préjugés du temps et des principes de la pensée rationaliste.

4.5. Le langage comme analyse de la pensée

L’ordre des mots, qui est une des préoccupations essentielles des théories linguistiques du Siècle des lumières, représente pour Beauzée le cœur du fonctionnement du langage dans ce qu’il a d’universel, et le lieu privilégié de manifestation de la logique et de la raison dans les langues.

Cette importance de l’ordre des mots est fondée sur un concept, l’« analyse », qui présente le double intérêt de résumer le processus langagier dans son entier (le rôle du langage étant de transmettre la pensée analysée) et de permettre d’étudier concrètement des énoncés des langues particulières (tous les cas particuliers se rapportant, d’une façon ou d’une autre, au mécanisme universel de l’analyse).

La pensée, par sa nature simultanée, se trouve vis-à-vis du langage dans une position d’altérité fondamentale. A la dimension immatérielle de la pensée répond la masse sonore du langage, et à sa dimension instantanée s’oppose l’ancrage des langues dans le temps :

« Ces sons [du langage] ne peuvent former qu’un tout sensible, successif et divisible ; ce qui est fort éloigné de pouvoir représenter la pensée, objet purement intellectuel et nécessairement indivisible. » (Gg : VI)

Et, surtout, la diversité des langues et le caractère arbitraire des mots se présente comme une contradiction essentielle avec la nature rationnelle du langage postulée par les successeurs de Descartes. Une théorie du langage qui est avant tout une théorie de la signification doit logiquement s’attacher à comprendre les règles qui président au passage d’un niveau à l’autre du mécanisme sémiotique (passage des objets du monde aux représentations mentales, et de celles-ci aux mots). En ce sens, l’analyse est pensée comme un mécanisme fondé sur la raison universelle, mais qui fait le lien avec le monde des langues particulières, lieu de l’arbitraire et des caprices de l’usage.

Car la pensée, apparemment une et indivisible, peut en fait être décomposée en un certain nombre d’idées individuelles. Les idées sont une sorte d’unité logique minimale dont la combinaison produit du sens ; à une idée correspond une unité de sens minimale, c’est-à-dire indécomposable. L’idée est à la fois une totalité (en tant qu’elle est porteuse d’une signification) et un élément partiel de la signification totale de la proposition (qui se définit comme une combinaison d’idées). L’analyse est donc le processus par lequel les rapports qui existent entre les idées formant une pensée sont rendus sensibles dans l’énoncé ; les rapports que la syntaxe établit entre les mots sont l’image des rapports entre les idées. On peut dès lors poser l’existence d’une structure syntaxique qui serait à même de rendre ces rapports perceptibles ; structure que Beauzée appelle ordre analytique.

On pense retrouver là l’habituelle typologie consistant à classer les langues selon l’ordre des mots qu’elles observent ; tel ordre des mots est défini comme souhaitable, tel autre comme erroné. Pourtant, la situation est quelque peu différente avec Beauzée : l’ordre analytique n’est pas un ordre des mots, c’est un ordre logique. Il se manifeste à un niveau pré-langagier : il est une opération de l’esprit.

La pensée est analysée par la « logique » :

« Car quoique la pensée, opération purement spirituelle, soit par là même indivisible, la Logique par le secours de l’abstraction, […] vient pourtant à bout de l’analyser en quelque sorte, en considérant séparément les idées différentes qui en sont l’objet, et les relations que l’esprit aperçoit entre elles. C’est cette analyse qui est l’objet immédiat de la parole ; ce n’est que de cette analyse que la parole est l’image : et la succession analytique des idées est en conséquence le prototype qui décide toutes les lois de la syntaxe dans toutes les langues imaginables. »48

Ce passage appelle un certain nombre de commentaires. On constate tout d’abord l’absence du langage réel dans le processus analytique. Dans le système d’oppositions construit par Beauzée (universel/particulier, pensée/langage, etc.), il apparaît que les mécanismes de l’analyse relèvent des lois universelles du langage, de la sphère mentale et abstraite, et non de la sphère du particulier et du matériel. L’instauration d’un ordre entre les idées partielles qui composent la pensée ne se réalise donc pas dans la phrase : elle précède toute expression.

La « logique », chargée d’analyser la pensée indivisible, apparaît assez curieusement, dans le passage que nous venons de citer, comme une faculté de l’esprit. Le processus langagier n’est donc pas par lui-même créateur de sens : il n’est que le moyen de transmettre à autrui le sens créé par la logique et l’abstraction.

Ce rôle étrange dévolu à la logique, perçue comme un mécanisme intellectuel, montre la difficulté que présente pour l’analyse du langage la notion de pensée indivisible. La pensée est donc apparemment pour Beauzée à la fois indivisible dans son fonctionnement réel (c’est-à-dire qu’elle échappe à la dimension du temps) et divisible dans sa nature abstraite (en tant qu’elle est un composé d’idées individuelles). La transmission des pensées par un moyen qui leur est hétérogène est donc une impossibilité apparente ; seul le tour de force qui consiste à faire de la logique une faculté de l’esprit permet de pallier cette difficulté.

La transmission des pensées par le moyen du langage consiste à « rendre présentes à l’esprit d’autrui les mêmes idées qui sont présentes au sien » (GgII : 490). Or une telle transmission suppose, en vertu de la différence ontologique entre la pensée et son expression, une double opération. Celle-ci s’apparente à un procédé de type codage-décodage ; pour reprendre les termes de Beauzée, on distinguera l’analyse (acquisition des notions) et la synthèse (communication des notions) :

« Or il y a une grande différence entre la manière d’acquérir des notions et la manière de communiquer nos pensées. Pour acquérir ces notions, il nous a fallu décomposer les idées complexes afin de parvenir aux plus simples, qui sont et les plus générales et les plus faciles à saisir : ces généralités, ces abstractions, sont, pour ainsi dire, le mécanisme de notre raisonnement, et un artifice pour tirer parti de notre mémoire et de notre intelligence; c’est la méthode d’analyse. Mais pour abréger la communication, nous partons du point où nous sommes arrivés par degrés, et nous allons de l’idée la plus simple à la plus composée, par des additions qui ménagent la vue de l’esprit de sorte que le tableau que présente la suite des mots dont le concours exprime la pensée, est en quelque sorte, si je puis risquer cette expression, la contre-épreuve de l’image qui existe dans notre esprit ; c’est la méthode de synthèse. » (Gg : 252)

Cette double opération mentale, fondement même de tous les mécanismes du langage, trouve son pendant dans la nature profonde de la phrase. La phrase est à la fois une analyse, puisqu’elle présente en une succession les éléments constitutifs de la pensée totale, et une synthèse, en ce sens qu’elle instaure entre ces éléments un ordre permettant de recomposer l’idée totale dont elle est l’expression.

L’importance accordée à la syntaxe provient à mon sens directement de cette théorie du langage comme codage-décodage : le sens n’existe pas dans la simple addition des mots, mais bien dans les rapports instaurés entre eux, image de l’organisation des idées au sein de la pensée. En dehors de l’ordre analytique, « les mots, sans relation entre eux, ne formeront plus de sens ; la parole ne sera plus qu’un vain bruit » (GgII : 468).

Nous rencontrons ici la véritable originalité de Beauzée en ce qui concerne l’ordre des mots : situant l’ordre analytique dans la sphère de la pensée abstraite et non dans celle du langage concret, il dépasse le schéma comparatiste qui dominait jusqu’alors tout discours sur la construction. On se contentait avant lui de peser les avantages et les inconvénients de tel ou tel ordre ; Beauzée semble s’affranchir de ce cadre de pensée en faisant de l’ordre analytique une condition préalable à toute communication par le langage. L’analyse n’est pas à ses yeux un procédé propre à une langue ou à un type de langue, c’est le mécanisme fondamental de production du sens dans toutes les langues.

Bien que profondément rationaliste, la théorie de l’ordre analytique paraît introduire dans la controverse sur l’ordre des mots un relativisme surprenant. La notion de valeur semble en effet abolie par l’idée d’un ordre intrinsèque au langage même, et non plus réalisé dans certaines langues seulement. Les usages particuliers des différentes langues, sur lesquels avait porté jusqu’ici la querelle, ne sont plus présentés que comme les différents aspects d’un fond identique :

« Mais cet ordre est immuable, et son influence sur les langues est irrésistible, parce que le principe en est indépendant des conventions capricieuses des hommes et de leur mutabilité : il est fondé sur la nature même de la pensée, et sur les procédés de l’esprit humain qui sont les mêmes dans tous les individus de tous les lieux et de tous les temps. »49

Le problème, encore une fois, consiste à appliquer ce modèle théorique aux usages des langues particulières. L’ordre analytique est en effet, nous l’avons vu, un ordre basé sur la théorie logique. Ainsi, il se présente sous la forme habituelle d’une succession du type sujet-prédicat, sujet-verbe-complément, etc. Cet ordre serait justifié par des évidences logiques :

« C’est l’ordinaire de toutes les langues que le sujet précède le verbe, parce qu’il est dans l’ordre que l’esprit voie d’abord un être avant qu’il en observe la manière d’être ; que le verbe soit suivi de son complément, parce que toute action doit commencer avant d’arriver à son terme », etc.50

Dans ce texte, Beauzée mêle catégories logiques et linguistiques, dans la ligne de ce que nous avons déjà pu rencontrer. Habituellement, c’est en faisant une translation de l’ordre logique (substance-accident, etc.) à l’ordre syntaxique (sujet-verbe-complément) que l’on justifie l’ordre des mots du français ou d’un groupe de langues. Un procédé aussi simple semble pourtant interdit à Beauzée, car il irait à l’inverse du but recherché, à savoir la découverte de l’ordre universel sous les différences de surface. Beauzée doit donc s’appliquer à démontrer que l’ordre dit analytique, qui correspondrait plutôt à première vue à un ordre fixe comme celui du français, est en fait réalisé même dans les langues à ordre libre, en latin en particulier.

Reprenant les typologies les plus communément admises, aussi bien d’ailleurs par les sensualistes que par les rationalistes, Beauzée distingue les langues « analogues » et les langues « transpositives ». Mais il ne se contente pas de voir dans les langues analogues une correspondance entre le déroulement de la pensée et celui de la phrase, et dans les langues transpositives un mécanisme inverse. Pour lui, ces deux types de construction ne sont en fait que deux moyens différents de suivre l’ordre analytique. Car, si l’ordre analytique semble a priori correspondre de plus près au fonctionnement des langues dites analogues, celles que l’on nomme transpositives disposent d’un autre moyen pour indiquer la hiérarchie logique des éléments de la phrase : les flexions.

« Or il n’y a que deux moyens par lesquels l’influence de l’ordre analytique puisse devenir sensible dans l’énonciation de la pensée par la parole. Le premier, c’est d’assujettir les mots à suivre, dans l’élocution, la gradation même des idées et l’ordre analytique. Le second, c’est de faire prendre aux mots des inflexions qui caractérisent leurs relations à cet ordre analytique, et d’en abandonner ensuite l’arrangement dans l’élocution à l’influence de l’harmonie, au feu de l’imagination, à l’intérêt, si l’on veut, des passions. Voilà le fondement de la division des langues en deux espèces générales, que l’abbé Girard appelle analogues et transpositives. » (GgII : 468).

Les commentateurs n’ont sans doute pas assez insisté sur l’originalité théorique de ce point de vue. Il y a là en effet un changement important de perspective sur la comparaison entre les langues : l’universalité des mécanismes fondamentaux du langage interdit de raisonner en termes de valeur ou de hiérarchie. La possibilité même de la communication requiert un certain nombre de structures universelles ; il est donc absurde de débattre pour savoir si telle ou telle langue réalise mieux ces structures que telle ou telle autre.

Ces postulats théoriques ne sont pourtant pas entièrement confirmés par les exemples concrets que nous livre Beauzée. Les jugements de valeur, dont la théorie de l’ordre analytique semble écarter jusqu’à la possibilité, ne sont pas absents de ses réflexions sur l’ordre des mots. Des termes comme « analogues » ou « transpositives », bien que n’étant pas de l’invention de Beauzée, restent fortement connotés. Le fait qu’ils soient employés ici démontre que la doctrine traditionnelle d’une supériorité des langues à ordre « direct » n’est pas réellement abandonnée par Beauzée. Certes les deux types de langue sont censés parvenir au même résultat, quoique par des moyens différents ; mais il est difficile de ne pas voir de hiérarchisation des valeurs dans les termes employés pour décrire ces moyens : la « marche » des langues de la famille du français « est analogue et en quelque sorte parallèle à celle de l’esprit même, dont elle suit presque pas à pas les opérations ». Alors que celle des langues dites transpositives est « souvent contraire à celle de l’esprit » (GgII : 468-470). La supériorité des langues analogues vient aussi du fait qu’elles sont davantage à même de traduire la pensée, alors que les langues transpositives conviennent mieux à la recherche de l’harmonie ou à l’expression des passions. La hiérarchie établie par Beauzée entre les différents buts du langage montrera assez qu’il y a chez lui une forte valorisation de l’ordre direct51.

Lorsqu’on en vient à l’analyse d’exemples concrets, on découvre certaines contradictions entre les principes théoriques et l’application qui en est faite. Les flexions, par exemple, ne sont pas véritablement un équivalent de l’ordre fixe et logique des mots ; ce dernier est toujours préférable :

« […] jamais il [Du Marsais] n’a prétendu que Virgile n’ait pu dire avec l’exactitude requise en fait de Langage, Arma virumque cano, et qu’il n’y eût de bien dit que Cano arma virumque : il a seulement voulu dire que ce dernier arrangement était seul conforme à l’ordre analytique, le seul qui représentât bien la succession naturelle des idées et de leurs relations dans la pensée rendue par ces mots. » (GgII : 529)

Le relativisme de principe qui consistait à poser l’ordre direct et les flexions comme des moyens équivalents n’est pas mené jusqu’à ses ultimes conséquences : pour cela il faudrait se résoudre à abandonner toute hiérarchisation entre les langues basée sur l’ordre des mots, et à rompre le lien étroit entre ordre analytique et ordre du français, l’un relevant des mécanismes intellectuels universels et l’autre des caractéristiques d’une langue particulière. Les flexions du latin n’apparaissent en réalité ici que comme un moyen d’« imiter » l’ordre direct, en indiquant par les terminaisons la place que les termes devraient « normalement » avoir : « […] les mots portent partout le signe extérieur du poste que leur assigne la nature dans l’ordre analytique » (GgII : 512). Tout changement par rapport à l’ordre direct (de type sujet-verbe-objet) est défini comme figuré, donc comme une inversion, qu’il y ait ou non des flexions52.

Il y a donc une dimension « seconde » dans la façon qu’a le latin d’indiquer l’ordre analytique, puisqu’il faut rétablir mentalement les positions logiques des termes. Les langues dites analogues sautent cette étape de décodage par l’indication directe des positions logiques.

La notion d’ordre analytique introduit dans le débat une nouveauté théorique en ce sens que l’ordre des mots n’est plus uniquement perçu comme l’indicateur de la valeur ou du « génie » d’une langue : il est considéré comme un processus d’organisation logique des éléments de la proposition, à mi-chemin entre le monde immatériel de la pensée et le monde physique du langage. Cette nouveauté théorique a pour conséquence de relativiser le rôle joué par l’ordre des mots dans les structures de surface, et de minimiser les différences entre les langues. L’ordre analytique est une manifestation du dualisme cartésien dans les théories langagières : l’âme et le corps sont deux entités hétérogènes entre lesquelles se construisent des « passerelles ».

Néanmoins, la confusion s’installe assez vite entre l’ordre analytique et l’ordre direct, celui du français en particulier. Cette confusion trouve sa source chez Beauzée lui-même, qui n’a pas établi de distinction nette entre les niveaux d’analyse ; ce qui l’aurait conduit à poser une séparation claire entre les mécanismes universels de la communication et leur mise en œuvre dans les usages particuliers — et donc à n’accorder aucune préférence à l’ordre du français. Le processus dit de l’analyse est un concept typiquement rationaliste : le langage est vu comme une transcription, la plus fidèle possible, d’une pensée régie par les lois de la logique et composée d’idées individuelles clairement délimitées. Ce concept d’un découpage de la pensée lui permettant d’être ensuite exposée n’a, comme l’a souligné Sylvain Auroux, aucun sens à nos yeux53. Ce qui nous intéresse essentiellement dans un tel concept, c’est plutôt ce qu’il révèle : derrière ce débat se profile en effet la recherche d’une nouvelle universalité dans les processus du langage, basée cette fois sur les processus de construction du sens et non plus sur le matériel des mots. La théorie de l’ordre analytique témoigne donc d’une recherche de l’universel dans les mécanismes sémiotiques, mécanismes dont la construction des phrases serait la face visible.

D’autre part, la théorie de l’analyse vient renforcer la parenté qui existe entre langage et connaissance. Les mots étant considérés comme les doubles physiques des idées, on en vient à voir dans la syntaxe l’image de la construction du raisonnement. Les mécanismes syntaxiques sont donc d’une importance considérable : de la construction de la phrase peut dépendre la justesse ou la fausseté de la proposition. Mettre les différents termes de la phrase dans le bon ordre, c’est faire une analyse juste de la réalité.

Il existe également entre le langage et la connaissance une parenté de fonctionnement ; c’est précisément l’analyse, qui caractérise aussi bien le mécanisme de production des énoncés que celui d’acquisition des connaissances. Parenté résumée ainsi par Foucault : langage et connaissance « consistent tous deux à analyser le simultané de la représentation, à en distinguer les éléments, à établir les relations qui les combinent, les successions possibles selon lesquelles on peut les dérouler » (1966 : 101). D’où également l’idée, très répandue au XVIIIe, que le progrès dans la connaissance ou dans l’enseignement du langage entraîne des progrès dans le domaine scientifique54. Pour Beauzée, « les arts, les sciences, les mœurs même » peuvent bénéficier des progrès accomplis dans l’enseignement des langues (Gg : XXIV). La disposition des mots dans la phrase équivaut à la construction d’un raisonnement ; on a affaire ici à une constante confusion entre la phrase, entité linguistique, et la proposition, entité logique. Malgré la différence que pose Beauzée entre les deux, sa théorie sur l’ordre des mots conduit à une telle confusion en mêlant syntaxe et organisation logique55.

On rencontre néanmoins chez lui une intéressante tentative de distinguer les niveaux, basée cette fois encore sur la séparation entre universel et particulier. Ce que nous appellerions le langage réel, c’est-à-dire les structures de surface, ne participe en rien à la construction du sens :

« Une phrase est donc un assemblage de mots réunis pour l’expression d’une idée quelconque : et comme la même idée peut être exprimée par différents assemblages de mots, elle peut être rendue par des phrases toutes différentes. »56

La disposition des mots dans la phrase n’est pas porteuse de sens ; on peut même dire que, tel qu’il apparaît dans ce passage, le langage est considéré comme parfaitement transparent : les moyens qu’il utilise sont indifférents, seule compte la proposition, c’est-à-dire la pensée organisée. Celle-ci est élaborée en dehors du langage, étant donné que l’analyse et même l’ordre analytique ne sont pas de nature proprement linguistique.

4.6. Entre langage et logique : la notion d’ellipse

Pour pouvoir traduire la pensée, une phrase doit apparemment en exprimer tous les éléments, c’est-à-dire toutes les idées individuelles qui concourent à former une pensée complète. Mais ce sont en fait plusieurs cas de figure qui peuvent se présenter, si l’on s’en réfère au système élaboré par Beauzée. Il y a trois ordres possibles de correspondance entre la pensée analysée (contenu de la proposition) et son expression (forme de la phrase). L’expression peut être le reflet terme à terme de la pensée (« plénitude »), elle peut en être le reflet partiel (« défaut » ou « ellipse »), ou peut contenir plus d’éléments que la pensée elle-même (« redondance »).

La « plénitude » est l’état « naturel » de la phrase. Beauzée ne s’intéresse que peu au phénomène de la redondance, qui lui semble ne rien apporter. Il se concentre essentiellement sur l’ellipse, et ce pour deux raisons. D’une part parce qu’il la considère comme la relation la plus répandue entre pensée et expression. D’autre part, et c’est là sans doute l’essentiel, parce que l’ellipse permet de pallier jusqu’à un certain point le défaut essentiel de la parole, qui est son incapacité à exprimer la pensée autrement que dans la dimension temporelle. On retrouve ici un thème bien connu, et qui n’est pas propre à l’âge classique (c’est même une constante des discours sur la langue) : la langue a pour but de traduire la pensée, mais elle est hélas un instrument imparfait, condamné à courir sans cesse après les mille mouvements de l’esprit. La parole oppose « à l’activité de l’esprit qui pense, des embarras qui se renouvellent sans cesse » (GgII : 396). L’ellipse, c’est-à-dire le fait de sous-entendre certains éléments de la proposition, permet de rapprocher les énoncés de leur « modèle » intellectuel :

« De là vient l’obligation générale, de ne mettre dans chaque phrase que les mots qui y sont les plus nécessaires et de supprimer les autres, tant pour aider l’activité de l’esprit, que pour se rapprocher le plus qu’il est possible de l’unité individuelle de la pensée, dont la parole fait la peinture. » (GgII : 396-7)

Cet idéal d’un langage qui concentrerait en quelque mots un nombre considérable d’éléments se rencontre également dans les réflexions des Lumières sur la différence entre la prose et la poésie. C’est au fond le vieux rêve d’un langage qui « collerait » à la pensée ; rêve édénique par bien des aspects57.

L’ellipse est une atteinte à la plénitude de l’expression ; elle n’est donc acceptable que quand les éléments manquants peuvent être aisément rétablis par l’auditeur. Celui-ci reconstitue la phrase entière selon des mécanismes inconscients ; au grammairien revient la tâche de les expliciter. L’ellipse joue à peu près, dans la théorie linguistique de Beauzée, le même rôle que l’ordre analytique : elle permet de rendre compte d’un grand nombre de phénomènes langagiers particuliers et de les rapporter à des mécanismes censément universels. Cela explique sans doute les analyses littéralement délirantes qu’il nous livre sur certains cas précis58 : il s’agit de rendre compatibles avec les postulats de base de sa théorie, à savoir la rationalité du langage et le langage comme traduction, des phénomènes qui leur sont apparemment étrangers.

Le fait de croire en l’universalité des idées exprimées par la langue contraint finalement à réduire les phénomènes langagiers concrets à des adaptations plus ou moins fidèles d’un langage imaginaire qui serait la traduction parfaite de la pensée. Le rôle du grammairien selon Beauzée est de découvrir, sous les expressions changeantes des langues réelles, la présence de cette langue rationnelle et universelle.

4.7. Clarté du français et clarté de la langue

La valorisation du français passe souvent par la mise en évidence de sa clarté, qualité que cette langue, contrairement à d’autres ou à toutes les autres, est censée posséder au plus haut point. La source de cette clarté est souvent située, au XVIIIe siècle, dans la syntaxe et plus particulièrement dans l’ordre des mots. C’est pourquoi cette question va nous intéresser ici, ce d’autant plus que Beauzée adopte sur le sujet un point de vue qui tranche en partie avec la position dominante.

Comme bien d’autres constructions culturelles, voire mythiques, attachées à la langue, le concept de clarté du français n’est pas une invention du XVIIIe siècle. Henri Estienne, au XVIe siècle, affirmait déjà que le français était plus clair que l’italien. Mais il fondait son affirmation sur la prétendue univocité du vocabulaire français ; les Lumières concentrent leur argumentation sur l’ordre des mots : le français, qui suit l’ordre de déroulement de la pensée (ou qui traduit spatialement la succession logique de ses éléments), permet une compréhension plus directe du message, là où la construction adoptée par d’autres langues est source d’ambiguïtés.

L’histoire du concept de clarté du français présente de nombreuses difficultés, au rang desquelles figure la persistance de ce mythe jusqu’à nos jours. Cette persistance rend particulièrement délicate l’appréhension de la spécificité du XVIIIe dans la construction du mythe. En effet, le Siècle des lumières est essentiellement utilisé pour démontrer aujourd’hui la clarté supposée du français : la « langue » du XVIIIe, dont les caractéristiques seraient concentrées dans les grands textes de l’époque, présenterait une plus grande clarté que les autres langues, mais également une plus grande clarté que le français actuel — car le mythe moderne de la clarté française s’apparente à la nostalgie d’une langue classique disparue. Pour comprendre le concept de clarté au XVIIIe, il faut donc commencer par se détacher de ses avatars actuels.

Car l’idée d’un français du XVIIIe qui serait plus clair que le nôtre se fonde sur une confusion entre langue et parole, au sens saussurien de ces termes. La clarté est en effet une caractéristique du discours ; c’est l’usage qui est fait des possibilités de la langue qui crée la clarté. La langue en elle-même permet aussi bien d’être obscur que d’être clair59. Lorsqu’on parle de la clarté de la langue du XVIIIe, on parle en fait de la qualité de textes individuels, c’est-à-dire d’une caractéristique rhétorique (au sens large) et non linguistique. Cette confusion est également faite au XVIIIe siècle ; mais la thèse dominante d’une clarté intrinsèque au français est contestée par certains auteurs, qui y voient une forme d’aveuglement (chacun trouvant sa langue maternelle plus claire que les autres, puisque c’est celle qu’il comprend le mieux…).

Le problème du concept de clarté, aussi bien aujourd’hui qu’il y a deux siècles, est qu’il souffre (ou qu’il bénéficie, c’est selon) d’une absence à peu près totale de définition et de délimitation du champ d’analyse. La clarté du français se démontre-t-elle sur le plan diachronique, synchronique, typologique ? Est-elle une vertu générale de la langue ou ne se manifeste-t-elle qu’à certains niveaux (morphologique, syntaxique, sémantique) ?60 Les partisans de la clarté du français n’opèrent malheureusement pas de telles distinctions.

La notion de clarté se construit souvent à l’intérieur même d’une langue : on « démontre » la clarté du français en n’énumérant que des exemples tirés du français. La clarté se définit dès lors par elle-même. La comparaison montrerait pourtant que toute langue est parsemée d’ambiguïtés, et que l’affirmation de la supériorité « communicationnelle » d’une langue sur une autre est une position idéologique avant tout.

Si certains, au XVIIIe, ont contesté le dogme de la clarté du français (Duclos, Batteux notamment), la plupart des philosophes et des théoriciens de la langue ont contribué à sa diffusion. La clarté qui nous intéresse ici, à savoir la clarté syntaxique, est fondée sur l’idée que le français se construit non seulement conformément à la pensée, mais de façon progressive. Alors que, dans bien d’autres langues, il faut sans cesse revenir en arrière dans la phrase pour en comprendre le sens (lorsque, par exemple, l’adjectif est placé avant le nom), le français a le privilège de procéder par addition d’éléments. Chaque terme de la phrase complète et explique celui qui le précède. L’auditeur va donc d’une compréhension minimale à une compréhension maximale selon une progression régulière.

Les linguistes rejettent aujourd’hui totalement une telle conception : on considère que les énoncés fonctionnent comme des systèmes, c’est-à-dire comme des ensembles dont les éléments se définissent les uns par rapport aux autres. La théorie de la clarté du français s’est néanmoins beaucoup appuyée sur une conception de l’ordre des mots comme « empilement » progressif d’unités distinctes. Cette conception se retrouve même chez ceux qui, sur le chapitre de l’ordre des mots, sont plutôt partisans de la construction du latin. Diderot, par exemple, présente comme l’une des vertus du français la compréhension progressive qu’offre cette langue :

« Dans une phrase latine ou grecque un peu longue, que de cas, de régimes, de terminaisons à combiner ! On n’entend presque rien qu’on ne soit à la fin. Le français ne donne point cette fatigue. On le comprend à mesure qu’il est parlé. »61

D’Alembert adopte une approche à peu près semblable, tout en allant encore plus loin lorsqu’il affirme qu’une phrase doit pouvoir être « arrêtée » à n’importe quel moment et rester compréhensible :

« Les mots doivent être placés dans tel ordre, qu’en finissant la phrase où l’on voudra, elle présente autant qu’il est possible un sens ou du moins une idée complète qui n’en suppose point nécessairement d’autres […] »62

Nous rencontrons donc, dans le système typologique que le XVIIIe siècle applique aux langues, une constellation de concepts qui se renforcent et s’expliquent mutuellement (l’ordre naturel, la clarté, la progressivité, etc.). La clarté est en particulier fortement liée à l’ordre des mots, puisqu’elle est censée y trouver sa source. La longévité de cette notion s’explique également par le succès des thèses de Rivarol, qui fonde la valeur du français sur sa clarté, et celle-ci sur l’ordre de la phrase. La spécificité de son approche réside dans l’abandon de la démarche typologique au profit d’une nette séparation entre le français et l’ensemble des autres langues. L’influence considérable qui a été la sienne explique en partie la survivance du mythe de la clarté, mais aussi la difficulté à mettre en évidence les divergences de certains auteurs face à la thèse dominante. Or Beauzée est à mon sens de ceux-là ; comme en ce qui concerne l’ordre des mots en général, il fait preuve sur le sujet de la clarté d’une originalité certaine. Et, de la même façon encore, il ne parvient pas à assumer jusqu’au bout les implications de sa théorie.

Beauzée voit en effet la clarté comme l’une des composantes essentielles du fait linguistique. Le regard qu’il porte sur la question procède de la même source que son concept de l’analyse, et les conclusions auxquelles il parvient sont similaires. La clarté est pour lui synonyme de transmission réussie de la pensée du destinateur au destinataire ; elle est donc un élément communicationnel indispensable. Hors de la clarté, il n’y a pas de transmission possible des idées, et donc pas de langage :

« Si l’homme ne parle que pour être entendu, c’est-à-dire, pour rendre présentes à l’esprit d’autrui les mêmes idées qui sont présentes au sien ; le premier objet de toute langue, est l’expression claire de la pensée. Et de là cette vérité également reconnue par les Grammairiens et par les rhéteurs, que la clarté est la qualité la plus essentielle du discours. »63

Cette approche, bien que fondée une fois de plus sur une forme de dualisme (séparation entre l’universel — la communication et la clarté — et les moyens particuliers de la réaliser), vient sans doute davantage de la rhétorique que du rationalisme : le point de vue traditionnel consiste à dire que la clarté n’est pas réalisée partout. Elle ne l’est que dans les cas où la pensée est transmise efficacement (pour les rationalistes, en français essentiellement). Ici, Beauzée considère que tout énoncé doit être clair, en vue de son efficacité communicationnelle. L’idée d’une efficacité de la transmission du message a bien sa source dans la pensée rhétorique ; Beauzée l’étend toutefois à tous les aspects du langage, en en faisant une structure linguistique universelle. On pourrait dire qu’il « récupère » une vertu rhétorique (l’organisation du discours à des fins de compréhension) pour en faire une des lois immuables du langage. Parler sans se faire comprendre, ce n’est plus véritablement parler : cela s’apparente davantage à du bruit ou au cri des animaux.

Donc, plutôt que de situer la clarté dans les procédés particuliers d’une langue, il la présente comme appartenant de fait à la nature profonde de l’acte de langage. La thèse traditionnelle de la clarté française resurgit néanmoins ici ou là dans ses textes ; mais il ne s’agit pas tant, à mon avis, d’une opposition classique entre le français et d’autres langues qu’une simple différence de degré. La clarté se manifeste dans toutes les langues ; le français a ceci de particulier qu’il en fait la principale qualité du discours, alors que d’autres auront tendance à rechercher également l’harmonie ou l’élégance : la clarté est « l’objet immédiat du Langage, l’objet unique de la Grammaire, et l’objet caractéristique et distinctif de la langue française » (GgII : 539). La différence de Beauzée par rapport à ses contemporains est qu’il n’admet de différences entre les langues que dans le cadre très étroit des lois universelles du langage. Le français est peut-être un peu plus « clair » que d’autres langues, mais cette spécificité n’induit pas de différence essentielle entre les divers idiomes ; seules sont possibles des différences de surface.

Encore une fois, ce sont paradoxalement les préjugés rationalistes de Beauzée qui le conduisent à adopter une position plus « moderne » que la plupart de ses contemporains. Il entend dépasser l’opposition entre l’ordre des mots clair du français et les constructions ambiguës des autres langues. Il ouvre ainsi la voie à la conception que peut se faire la linguistique moderne de la clarté, c’est-à-dire une caractéristique du discours et non une propriété de la langue. Sa position est pourtant quelque peu différente, puisqu’il ne semble pas même concevoir l’obscurité dans le langage, alors que nous dirions aujourd’hui qu’un discours obscur est encore un discours, et que l’obscurité relève, au même titre que la clarté, des possibilités contenues dans la langue. Pourtant Beauzée est déjà plus loin sur cette voie que ne le sera Rivarol près de vingt ans plus tard. Ce qui suffit à démontrer, s’il en était encore besoin, que le débat linguistique des Lumières ne se construit pas, lui non plus, selon une progression linéaire.

Advertisements

Written by fjulliard

octobre 28, 2008 à 12 h 21 min

Publié dans Beauzée

Tagged with ,

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :