Nicolas Beauzée (1717-1789)

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Nicolas Beauzée et l’ordre des mots: chapitre 3

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3. L’ordre des mots au XVIIIe

3.1. Evolution de la notion au tournant du XVIIIe siècle ; premières critiques

Si, à partir du XVIe siècle et au cours du XVIIe siècle, la question de l’ordre des mots a servi d’argument « nationaliste » dans une démarche d’affirmation de la valeur de la langue française, la querelle se déplace au XVIIIe vers le champ philosophique. Certes, la glorification du français ne disparaît pas ; elle atteint même son point culminant vers la fin du siècle avec Rivarol. Mais Rivarol, s’il reste l’un des exemples les plus célèbres des théories linguistiques des Lumières, n’en est pas moins archaïque par bien des aspects ; et il occulte par ses outrances mêmes la complexité du débat, dont il n’extrait que ce qui vient confirmer sa propre théorie. L’ordre des mots devient essentiellement un argument d’une controverse entre deux systèmes. Et quand, au cœur de ce débat, les langues sont comparées entre elles, cette comparaison n’est plus uniquement une tentative de glorification d’un pays ou d’une culture ; elle est avant tout illustration des vertus d’un système de pensée, et c’est pourquoi les langues sont de plus en plus, nous le verrons, envisagées sous la forme de typologies.

Nous nous contenterons pour le moment d’esquisser dans ses grandes lignes l’évolution de la question de l’ordre des mots au XVIIIe siècle ; le détail des divers points de vue apparaîtra en cours d’analyse, quand nous en viendrons aux différents aspects de la doctrine de Beauzée.

Le XVIIIe siècle se distingue du siècle qui le précède par le désaccord qui s’y manifeste entre les différents courants de pensée sur la question de l’ordre des mots. Pourtant, les premières réserves ou les premières critiques contre la doxa de l’ordre naturel se font jour au XVIIe déjà, sans que le débat prenne encore la forme d’une opposition bipolaire. La première remise en cause de l’idée d’un ordre naturel fixé et rigide peut sans doute être attribuée à Cordemoy, dans son Discours physique de la parole, publié en 166817. Mais les premières contestations de la notion d’un ordre naturel de type sujet-verbe-objet ne viennent pas tant d’une analyse langagière ou d’une observation de l’usage que de conceptions philosophiques divergentes. C’est ainsi que Cordemoy, par exemple, met l’accent sur le rôle de l’imagination dans le langage. Mais c’est surtout une autre idée qui, chez lui, conduit à remettre en cause les conceptions les plus communément admises : cette idée, c’est la contestation de la linéarité de la pensée, sur laquelle reposait jusqu’ici toute la notion d’ordre naturel ; l’ordre dit naturel était considéré comme tel parce qu’il était censé suivre pas à pas le déroulement de la pensée elle-même. Or Cordemoy émet l’idée que la pensée se présente dans l’esprit sous la forme d’un « tableau », c’est-à-dire en une simultanéité. L’ordre des mots ne peut plus suivre simplement l’ordre des pensées, puisque celles-ci ne se présentent plus en une succession. L’ordre des mots doit donc être souple pour rendre compte du « tableau » de la pensée, et non rigide comme il l’est en français. Etrangement, l’idée d’une pensée simultanée ne ruinera aucunement la théorie de l’ordre naturel ; nous verrons notamment comment Beauzée parvient à concilier ces deux principes apparemment contradictoires, le principe de la pensée simultanée (ou instantanée) et celui d’un ordre des mots fixe destiné à la traduire fidèlement.

Cette nouvelle manière d’envisager les rapports entre pensée et expression connaît une fortune certaine. On la retrouve tout d’abord chez Bernard Lamy, dans l’édition remaniée de sa Rhétorique ou l’art de parler qui paraît en 1701. Lamy est le premier à développer pleinement l’idée qu’a émise Cordemoy, et à introduire une notion qui est à la source des théories sensualistes sur l’ordre des mots ; cette notion, c’est celle de liaison des idées. En effet, ne considérant plus la pensée comme la succession, dans un ordre logique, des idées qui la composent, Lamy en vient à renouveler la conception des rapports qui doivent exister entre les idées et leur expression. Ce qui importe désormais, c’est de bien les lier entre elles ; l’ordre des mots doit être soumis à cette exigence. En conséquence, il faut beaucoup plus de souplesse dans l’ordre des mots que n’en autorise la doctrine traditionnelle.

Les contestations de la théorie classique de l’ordre des mots sont fondées essentiellement sur la théorie des idées et non sur l’observation de l’usage linguistique proprement dit. Mais ce n’est après tout que la conséquence de la théorie traditionnelle elle-même, qui se confond pratiquement avec une théorie des idées ; les implications linguistiques pratiques ne sont perçues que comme les mises en pratique de schémas élaborés dans le champ philosophique.

Il ne faudrait pas pour autant sous-estimer le bouleversement dans la question de l’ordre des mots que représentent Cordemoy et Lamy. L’idée de la pensée comme tableau, outre le succès que la métaphore elle-même connaîtra, est bien plus qu’un changement de détail ; elle remet en cause, par-delà le problème de l’ordre des mots, toute la conception que l’on se fait des rapports entre pensée et langage, c’est-à-dire la théorie linguistique dans son entier. Il faudra dès lors réinventer la façon dont s’articulent pensée et langage autour d’une notion nouvelle, celle de la traduction dans l’espace d’une entité ponctuelle. C’est un champ nouveau qui s’ouvre ici, et il devient difficile de soutenir l’idée d’un paradigme homogène qui irait du XVIIe au début du XIXe. Si l’on se réfère en effet à nouveau à la définition que donne Foucault de la grammaire générale, à savoir « l’étude de l’ordre verbal dans son rapport à la simultanéité qu’elle a pour charge de représenter », on se trouve contraint de voir dans la nouvelle façon d’envisager les rapports entre pensée et langage l’émergence d’un autre paradigme, propre au XVIIIe siècle et distinct du paradigme classique du XVIIe.

Outre cette contestation de la théorie traditionnelle de la construction fondée sur la théorie des idées, d’autres critiques d’un ordre fixe des mots apparaissent au XVIIe, basées cette fois davantage sur des arguments d’ordre rhétorique. C’est le cas avec La Bruyère et Fénelon, qui critiquent tous deux la rigidité, voire la sécheresse, qu’engendre un ordre des mots trop fixe et immuable. Cette contestation manifeste en fait leur refus de voir appliquer la doctrine rationaliste au domaine linguistique. Le rationalisme ne reconnaît pour but au langage que la transmission des idées, rejetant les autres fonctions assignées traditionnellement à la rhétorique, à savoir plaire et émouvoir.

Nous reviendrons bien sûr sur les questions de rhétorique telles qu’elles se manifestent dans le débat sur l’ordre des mots ; mais ce qu’on aperçoit ici, c’est que les termes de la controverse sur l’ordre des mots en particulier et sur le langage en général qui fleurira au XVIIIe se dessinent dans la dernière partie du XVIIe siècle déjà ; aussi bien dans le domaine de la théorie des idées, sur lequel va porter l’essentiel du débat, que dans le domaine de la rhétorique, où, avant même l’émergence du sensualisme proprement dit, le rationalisme le plus strict est contesté au nom d’une vision plus complexe du langage, considéré au-delà de sa seule fonction de « traduction ».

3.2. La « querelle des inversions » : les théories majeures.

La controverse sur l’ordre des mots au XVIIIe, qu’on a souvent appelée « querelle des inversions », est caractérisée par la relative homogénéité des positions qui s’y manifestent, et que l’on peut répartir, grosso modo, en deux camps antagonistes. Le premier est celui dit du rationalisme, composé des successeurs de Descartes, qui sont d’ailleurs souvent plus rationalistes, notamment sur les questions linguistiques, que ne l’était Descartes lui-même. Le second camp, dit sensualiste, est issu des théories de Locke et des travaux de Condillac. Ce qui nous intéresse ici, dans cet antagonisme entre deux écoles de pensée, c’est le fait que les appartenances philosophiques de chacun conduisent très directement à une position correspondante sur la question de l’ordre des mots : il y aurait ainsi un ordre des mots de type rationaliste et un ordre des mots de type sensualiste. Cette opposition se concrétise dans la querelle entre les tenants de l’ordre français, censé être l’expression de la raison à l’œuvre dans le langage, et les partisans de l’ordre latin, davantage conforme, selon eux, à l’expérience sensible.

La vivacité de la querelle ne doit pas faire illusion : les deux conceptions se rejoignent sur la notion de valeur inégale des différentes langues et sur l’idée selon laquelle l’ordre des mots est le critère majeur de jugement d’une langue. Avant d’aller plus loin, je voudrais évoquer un grammairien qui nous montre que ces postulats, certes dominants, n’étaient pas admis universellement : il s’agit du Père Buffier, auteur d’une Grammaire française publiée en 170918, ouvrage pourtant peu étudié dans les nombreux travaux qui portent sur la linguistique des Lumières19. Buffier n’admet ni l’idée selon laquelle il y aurait un ordre naturel, ni même la thèse de l’inégale valeur des différentes langues, sur laquelle reposent pourtant toute la querelle des inversions et une bonne partie des théories linguistiques de son temps. Il conteste de même au langage la rationalité qu’on lui prêtait d’ordinaire : « Ainsi la raison n’a proprement rien à faire par rapport à une langue »20. Il s’agit là d’un relativisme linguistique tout à fait surprenant pour l’époque ; cet exemple suffit sans doute à démontrer que les théories linguistiques des Lumières ne sont pas parfaitement homogènes, même si les concepts que Buffier conteste sont admis par une immense majorité des théoriciens et constituent la vision dominante de la langue. En ce sens, Buffier reste une exception ; mais il atteste la complexité de la pensée linguistique du XVIIIe, qui, notamment dans le cas de la querelle des inversions, peut parfois sembler se réduire à des positions facilement étiquetables.

Le rationalisme est en quelque sorte à la source de la grammaire générale, puisque l’idée même de grammaire générale se fonde sur la croyance en une universalité des mécanismes langagiers (ou du moins de certains d’entre eux) par-delà les différences de surface entre les langues. De même, le dualisme cartésien, qui vise à distinguer clairement entre les domaines du corps et de l’esprit, trouve son prolongement dans la sphère linguistique sous la forme d’une nette séparation entre la dimension physique du langage (le son) et sa dimension « spirituelle » (le sens). Or la simple observation amène à constater que la raison universelle ne se manifeste pas dans le son, puisque les mêmes idées ne se traduisent pas d’une langue à l’autre par les mêmes éléments phoniques21. D’où la recherche d’autres mécanismes universels dans le langage, en particulier dans le domaine syntaxique. L’une des caractéristiques de la théorie classique du langage est en effet de raisonner presque essentiellement à partir de la théorie des idées. Les idées étant, selon les cartésiens, innées et universelles, et le langage n’ayant que leur traduction pour objet, on comprend aisément comment peut s’imposer la conviction qu’il existe un ordre universel des mots. Que cet ordre soit précisément celui du français n’est guère plus étonnant. Ainsi le rationalisme tend-il à occulter la dimension affective du langage, qui, en tant que manifestation du corps, s’opposerait à la communication sans obstacle des idées. La querelle des inversions telle qu’elle se développe au XVIIIe siècle est donc aussi un débat sur les fonctions du langage et non seulement sur son fonctionnement.

Si les premières critiques de la doxa se font au nom d’une multiplicité des rôles du langage, c’est avec l’émergence du sensualisme que la contestation va s’appuyer sur des fondations philosophiques et argumentatives beaucoup plus solides. Par ailleurs, le sensualisme contribue au déplacement du débat linguistique vers le terrain de la philosophie et de la théorie des idées.

Le sensualisme est issu de l’œuvre du philosophe anglais John Locke, et notamment de son Essay concerning human understanding, publié en 169022. Locke réfute le principe cartésien des idées innées, pour mettre l’accent sur le rôle joué par les sens dans la formation des idées. Ces dernières se forment soit directement à partir de la perception sensible (sensation), soit par un processus intellectuel (reflection). Cette manière de concevoir s’oppose au cartésianisme sur des points très importants : elle va à l’encontre du dualisme cartésien, la pensée étant pour Locke une qualité du corps ; elle remet en cause la frontière nette entre l’homme et les animaux : ce qui distingue l’esprit humain de celui des bêtes, ce n’est plus tant l’âme qu’une plus grande faculté d’abstraction ; différence de degré, donc, non de nature. Condillac23, qui se fit l’avocat en France des idées de Locke, est même allé plus loin que son modèle. Dans son premier livre, l’Essai sur l’origine des connaissances humaines (1746), qui s’inspire jusque dans son titre de l’ouvrage du philosophe anglais, il fait l’économie de la notion de réflexion développée par Locke : pour lui, toute faculté de connaissance provient de l’expérience sensible. Les pensées ne sont rien d’autre que des sensations transformées. On imagine quel bouleversement une telle conception de la pensée peut introduire dans une réflexion linguistique qui est avant tout une théorie des idées, au moment où le modèle rationaliste visait à évacuer du domaine du langage tout ce qui avait trait à l’expérience sensible. Les sens ne sont, pour les rationalistes, qu’un obstacle sur la voie de la pensée ; Condillac en fait au contraire l’un des éléments constitutifs de toute opération de l’esprit humain.

Nous reviendrons sur les théories du signe des cartésiens et des sensualistes ; mais on peut affirmer que c’est l’arrivée en France de la pensée de Locke, par l’intermédiaire de Condillac, qui donne le véritable coup d’envoi à ce que l’on a appelé la querelle des inversions. En effet, non seulement Condillac adopte sur la question un point de vue qui se démarque nettement de ceux qui étaient communément admis avant lui, mais il confère surtout au débat une véritable dimension philosophique, et il le relie presque indissociablement à la question de l’origine (aussi bien l’origine des connaissances que celle du langage, ce qui, pour le XVIIIe, est à peu près la même chose).

La querelle des inversions proprement dite (c’est-à-dire pour l’essentiel la querelle entre rationalistes et sensualistes) dure une vingtaine d’années ; Pellerey la situe exactement entre 1747 et 176724. La première date correspond non pas à la publication de l’Essai de Condillac, mais à celle des Vrais principes de la langue françoise de l’abbé Girard, texte qui introduit une typologie des langues promise à un succès remarquable. J’aurais personnellement tendance, s’il fallait donner au débat un point de départ, à choisir plutôt l’ouvrage de Condillac, qui pose les véritables fondations du débat tant sur le plan philosophique que sur le plan de la théorie du signe. Quant à la « fin » de la querelle (fin relative bien sûr), Pellerey la situe précisément à la publication de la Grammaire générale de Beauzée. On ne peut pas dire que Beauzée mette un point final à cette question, qui reste débattue après lui ; certes il marque une étape importante, mais son ouvrage suscite un renouvellement de la dispute plutôt que son abandon : Charles Batteux, le « champion » de l’ordre latin, lui répond dans son Nouvel examen du préjugé sur l’inversion, pour servir de réponse à M. Beauzée, également en 1767. Ces quelques réserves mises à part, on peut être d’accord avec Pellerey pour situer le cœur de la dispute sur l’ordre des mots dans ces années-là, c’est-à-dire de la seconde moitié des années 1740 à la fin des années 1760. Après, il y a diminution progressive de l’intérêt pour cette question plutôt que fin abrupte, le débat ne connaissant pas, même aujourd’hui, de « solution » définitive.

Curieusement, l’abbé Girard, qui répartit les langues par types en se basant sur l’ordre des mots et donne par là même une impulsion décisive à la querelle des inversions, n’appartient véritablement à aucun des deux camps en présence. Dans ses Vrais principes de la langue française, il a l’idée de « classer » les langues selon la construction qu’elles adoptent ; il distingue alors trois types de langues : les langues analogues, c’est-à-dire celles qui suivent l’« ordre naturel » (le français, l’italien, l’espagnol), les langues transpositives, qui suivent l’« imagination » (le latin, le moscovite), et enfin les langues mixtes, celles qui possèdent à la fois les deux caractéristiques (le grec, le teutonique).

On voit immédiatement quel parti les rationalistes aussi bien que les sensualistes peuvent tirer d’une telle classification : selon que l’on est dans l’un ou l’autre camp, on s’attachera à démontrer la supériorité de tel ou tel type de langue sur tel ou tel autre. On dira que c’est l’ordre analogue qui est le plus naturel, ou au contraire l’ordre transpositif ; que celui-ci a précédé celui-là dans l’histoire, que la langue primitive appartenait à un groupe plutôt qu’à un autre, et ainsi de suite. La typologie présente en ce sens des « avantages » indéniables sur la simple comparaison de langues individuelles. On peut notamment, grâce à elle, fonder la discussion sur des principes généraux plutôt que sur les seuls cas particuliers, qui peuvent fort bien n’être le fait que du hasard ou du caprice. Si une langue fonctionne selon tel ou tel principe, cela peut être le résultat de son histoire individuelle ; si, par contre, on peut répartir toutes les langues en deux ou trois grands groupes, c’est parce qu’il existe dans chaque langue des tendances de fond qui la relient à certaines langues et l’opposent à d’autres. Il est dès lors aisé de faire de ces éléments fondamentaux du langage — ici la syntaxe — le reflet de mécanismes qui dépassent la simple dimension linguistique ; dans le cas qui nous occupe, ce sont les mécanismes de la perception et de la pensée que l’on va « chercher » dans la syntaxe.

Le système typologique présente un autre avantage dans l’étude des langues : il fournit des critères sur lesquels peut se baser la description historique, qui est l’une des préoccupations essentielles du XVIIIe siècle. Or l’importance accordée d’une manière générale à la syntaxe se traduit également dans la recherche de l’origine des langues. Lorsque la syntaxe devient le critère principal de jugement de la valeur et du caractère particulier d’une langue (en un mot, de son « génie »), elle permet également d’en dresser la généalogie. Girard va jusqu’au terme de ce raisonnement : il considère comme erronée l’origine latine que l’on attribue d’ordinaire au français. Naturellement, cela nous semble aller contre l’évidence, en particulier celle du vocabulaire ; mais il faut tenir compte de deux éléments : d’une part, les connaissances étymologiques de l’âge classique ne sont pas celles que nous possédons aujourd’hui ; d’autre part, l’importance centrale accordée par les Lumières à la syntaxe relègue les autres composantes du langage à l’arrière-plan. Nous verrons que Beauzée reprend sur ce point les conceptions de Girard.

La théorie typologique fournit donc un cadre aux arguments des uns et des autres ; du côté des partisans de l’ordre « inversé », on peut distinguer surtout Charles Batteux et Diderot. Batteux est le plus farouche partisan de l’ordre latin, c’est-à-dire d’un ordre plus libre que celui du français. Cette liberté dans l’ordre des mots a pour vertu à ses yeux de permettre au discours de s’adapter à la situation du locuteur, de suivre en quelque sorte les mouvements de son âme. Car la pensée ne se forme pas, selon lui, par la combinaison des idées innées : elle naît de l’activité des sens. Le langage doit donc suivre les mouvements incessants de la perception.

Diderot, s’il est également favorable à l’ordre libre du latin, pose toutefois sur ce problème un regard plus ambigu, comme c’est presque toujours le cas chez lui. Chaque ordre des mots et presque chaque langue s’adaptent à une situation donnée, à un état d’esprit ou à une activité : tel ordre conviendra à la poésie, tel autre à la philosophie, etc. Nous reviendrons sur ce type de raisonnement, dans lequel on peut voir comme un résumé de la pensée linguistique du Siècle des lumières.

Egalement difficile à classer, un texte assez bref de d’Alembert consacré à la problématique de l’ordre des mots mérite incontestablement l’attention : il s’agit de son Eclaircissement sur l’inversion25. Ce texte, sur lequel nous aurons l’occasion de revenir, a été relativement peu étudié26 ; il présente pourtant un intérêt certain. D’Alembert tente en effet de relativiser l’importance de l’ordre des mots, dont il met en évidence le rôle syntaxique dans le cas du français (la disposition des mots étant chargée d’exprimer les rapports syntaxiques).

Les rationalistes que sont Du Marsais et Beauzée s’opposent à l’idée selon laquelle l’état présent du locuteur ou la perception sensible doivent présider à la disposition des mots dans la phrase. La pensée seule doit guider la disposition des mots ; or ils considèrent la pensée comme régie par les lois universelles de la raison. Donc un ordre libre des mots, bien loin de favoriser la communication des idées, vient l’entraver et créer la confusion. Du Marsais, prédécesseur de Beauzée, introduit un certain nombre de notions que ce dernier va par la suite reprendre et développer. Ces notions, Du Marsais les expose notamment dans l’article « construction » de l’Encyclopédie, qui figure dans le tome IV (1754).

L’un des points essentiels de la pensée linguistique de Du Marsais est la nette distinction qu’il opère entre les structures profondes et les manifestations de surface. Cette opposition n’est pas sans lien avec le rôle pédagogique qu’il se propose : pour apprendre les langues, il faut d’abord en isoler les structures universelles, occultées au premier regard par les différences superficielles. Cette séparation entre l’universel et le particulier se concrétise dans le cas qui nous occupe en une distinction entre la construction, disposition apparente des mots dans la phrase, et la syntaxe, ensemble de règles universelles d’organisation du langage.

La syntaxe, c’est l’organisation de la pensée à des fins de communication. Du Marsais reprend l’idée habituelle de la pensée simultanée ; il introduit la notion de l’analyse, c’est-à-dire le découpage de la pensée en une succession d’éléments et le « classement » de ces éléments selon un ordre hiérarchique. Le concept de l’analyse sera au cœur des réflexions de Beauzée sur l’ordre des mots ; c’est pourquoi je ne m’y attarde pas pour l’instant. Il faut noter encore que Du Marsais relativise le cas du français. Il existe selon lui une construction plus rationnelle que les autres ; s’il se trouve que le français l’a adoptée, ce n’est pas là un cas unique. Cette fois encore le raisonnement est essentiellement typologique, typologie d’ailleurs très proche de celle de Girard. On ne trouvera plus du tout cette manière d’envisager les choses chez Rivarol. Celui-ci fera du français un cas à part, abandonnant par là même la structure par types pour glorifier une langue particulière, la présentant comme unique en son genre. Je verrais donc dans le découpage typologique un autre élément caractéristique de la période que nous avons distinguée comme le centre de la querelle des inversions ; si le débat ne disparaît pas après 1767, il se déplace toutefois, et les termes en sont modifiés.

3.3. La contribution de Beauzée : les articles de l’Encyclopédie et la Grammaire générale

Pour mesurer l’apport de Beauzée au débat sur l’ordre des mots, il est nécessaire de présenter brièvement les textes dans lesquels il se penche sur cette question. Les articles de l’Encyclopédie posent notamment certains problèmes d’attribution, qu’il faut tenter de résoudre pour mieux cerner la pensée de notre auteur et le rôle qu’elle a pu jouer dans la controverse.

En ce qui concerne la collaboration de Beauzée au projet encyclopédique, force est de reconnaître que c’est en partie le hasard qui y a présidé. Du Marsais était en effet chargé de la rédaction des articles concernant la langue : nous avons vu qu’il était l’auteur, sous la simple signature d’un « F », de l’article « construction » notamment. Sa mort en 1756 contraint Diderot à trouver un nouveau collaborateur pour les questions linguistiques. Du Marsais enseignait à l’Ecole royale militaire, établissement fondé peu auparavant, en 1751. Diderot se tourne alors vers cette école et vers l’un de ses professeurs de latin, Jacques-Philippe-Augustin Douchet, qui est d’abord peu intéressé par la proposition. Il accepte lorsque Beauzée, professeur de grammaire dans le même établissement, lui offre sa collaboration. Un certain nombre d’articles sont donc rédigés en commun par les deux auteurs, notamment l’article « gallicisme », dans lequel ils rendent hommage à Du Marsais. Mais Douchet fait assez vite défection, pour laisser Beauzée écrire seul les articles suivants. Leur collaboration ne semble pas avoir été des plus fructueuses, du point de vue de Beauzée en tout cas, qui n’hésitera pas à prendre ses distances d’avec son collaborateur27. Il n’en reste pas moins qu’il est presque impossible, pour les articles écrits en commun, de déterminer avec un tant soit peu d’exactitude la part qui revient à chacun.

L’usage qui a cours chez les rédacteurs de l’Encyclopédie consiste en effet à signer les articles par des pseudonymes ou de simples initiales. Dans le cas de Beauzée (et de Douchet), nous rencontrons deux signatures principales : E.R.M. et B.E.R.M. Une variante en E.R.M.B. existe également. L’intérêt de se livrer à une « enquête » sur l’utilisation de ces lettres n’est pas négligeable dans un cas comme celui-ci, où il peut être intéressant de déterminer la part qui revient à chacun des deux auteurs. Sylvain Auroux s’est livré à un tel examen28. Sa conclusion principale est que la signature E.R.M. renvoie sans doute aux articles écrits en commun, et B.E.R.M. à ceux que Beauzée a rédigés seul. Cette affirmation se base sur deux faits principaux : d’une part le renoncement de Douchet, qui explique que la signature E.R.M. disparaisse ; d’autre part l’étude des pronoms personnels figurant dans les articles : le « nous » est utilisé dans ceux qui portent la signature E.R.M., alors que les articles signés B.E.R.M. sont au « je ». Il existe toutefois une exception à cette règle, que curieusement Auroux ne mentionne pas, à savoir l’article « hyperbate », où l’on rencontre le « je » sous la signature E.R.M. Cette exception, comme il se doit, vient confirmer la règle.

Pour les articles rédigés en commun, les spécialistes ne sont pas d’accord sur la contribution de l’un et de l’autre. Auroux voit par exemple dans l’article « grammaire » la plume de Douchet essentiellement ; thèse que vient contredire la comparaison entre cet article et certains passages de la Grammaire générale, qui se ressemblent presque mot à mot. Nous nous baserons donc plus volontiers sur les articles dont la paternité revient à Beauzée de façon certaine ou à peu près. C’est notamment le cas de l’article le plus important pour le sujet qui nous occupe, à savoir l’article « inversion » : on peut en retrouver des pans entiers reproduits à peu près textuellement dans la Grammaire générale, les divers arguments étant simplement disposés différemment. L’article « inversion » figure dans le tome VIII, qui paraît en 1765. Il semble bien que Beauzée se soit contenté de le remanier et de le compléter pour rédiger les chapitres de sa grammaire consacrés à la question de l’ordre des mots.

Curieusement, les auteurs qui traitent des articles « grammaire » ou « langue », et en particulier Sylvain Auroux, ne formulent pas d’hypothèse sur l’éventuelle signification des initiales choisies par Beauzée et Douchet. La réponse leur semblait probablement trop évidente. En effet, le point commun à Du Marsais et à ses deux successeurs dans l’Encyclopédie, c’est leur appartenance à l’Ecole royale militaire… dont les initiales sont bien évidemment E.R.M. Ce point peut sembler anecdotique, mais il renforce l’hypothèse qui veut que E.R.M. renvoie aux deux auteurs et B.E.R.M. à Beauzée seul : le B peut fort bien désigner Beauzée, ce qui donnerait quelque chose comme « Beauzée, de l’Ecole royale militaire ».

Quant au « volume » de la contribution de Beauzée à l’Encyclopédie, il est tout sauf anecdotique : en plus de ceux écrits avec Douchet, on peut dénombrer près de 125 articles de sa plume, du tome VII au tome XVII et dernier, de « formation » à « zeugme » ; la publication de ces volumes s’étend de 1757 à 1765.

Deux ans après la publication du dernier tome de l’Encyclopédie paraît l’œuvre majeure de Beauzée, sa Grammaire générale. L’entreprise est audacieuse en ce sens qu’un tel projet n’avait pas été mené à bien depuis la Grammaire générale et raisonnée de Port-Royal, plus d’un siècle plus tôt. Elle rencontre néanmoins un succès assez important : elle vaut à Beauzée une médaille de Marie-Thérèse d’Autriche, et, ce qui nous importe plus, elle semble avoir été passablement lue. La postérité de ce texte est elle aussi remarquable, puisqu’il connaît une réédition en 1819 et la publication d’un abrégé en 182629.

L’ouvrage se présente en deux volumes et comprend trois parties, qui traitent successivement de trois aspects du langage : « les éléments de la parole » (les sons du langage, mais aussi l’alphabet et l’orthographe), « les éléments de l’oraison » (les mots et leur répartition en diverses catégories) et « les éléments de la syntaxe » (l’organisation des phrases et du discours). Beauzée consacre aux problèmes de construction une part importante de l’ouvrage : plus de 100 pages qui concernent directement l’ordre des mots (tout le chapitre 9, intitulé « De l’ordre de la phrase », qui va de la page 464 à la page 566 du deuxième volume). Plus généralement, les problèmes de syntaxe et d’ordre des mots sont au centre de toute la réflexion linguistique de Beauzée, et affleurent à tout moment dans la Grammaire générale.

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Written by fjulliard

octobre 28, 2008 à 12 h 22 min

Publié dans Beauzée

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