Nicolas Beauzée (1717-1789)

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Nicolas Beauzée et l’ordre des mots: chapitre 2

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2. La controverse sur l’ordre des mots

2.1. Définition

L’une des difficultés majeures que l’on rencontre dans l’étude des théories sur l’ordre des mots est la définition même de l’objet. L’ordre des mots, c’est pour le XVIIIe la succession linéaire des mots à l’intérieur de la phrase. Cette façon de voir n’est pas celle qui a eu cours à d’autres époques. Certes, des auteurs de l’Antiquité traitent eux aussi de l’ordre selon lequel des termes doivent être disposés au sein de la phrase ; mais il s’agit essentiellement chez eux d’établir le rapport entre deux termes, pour déterminer lequel des deux doit précéder l’autre selon des règles de hiérarchie, d’euphonie, etc. Cette définition peut encore s’appliquer au Moyen Age. Les Lumières ont une conception très différente, puisqu’ils se proposent d’examiner l’ordre des mots comme une succession linéaire chargée de traduire la pensée de la façon la plus précise possible. Ainsi est-il pour le moins hasardeux de vouloir dégager une définition unique de ce que l’on entend par l’ordre des mots. L’examen de l’évolution de ce concept depuis l’Antiquité jusqu’au Siècle des lumières6 permettra de mettre en évidence la diversité des points de vue. Diversité que les auteurs du XVIIIe ont contribué à gommer en réunissant artificiellement des théories disparates dans un même ensemble conceptuel, n’hésitant pas à annexer au service de leurs démonstrations des textes antiques dont la signification réelle est souvent très différente de celle qu’ils leur prêtent. Nous nous limiterons donc pour l’instant à dégager les éléments qui, sur cette question, sont propres au XVIIIe et plus particulièrement au domaine français.

Par-delà les divergences de vues et les débats souvent houleux que suscite la question de l’ordre des mots, il est possible de dégager un certain nombre d’éléments communs à tous les auteurs et aux divers courants de pensée. Le premier est sans doute le fait que l’ordre des mots est toujours considéré, au XVIIIe siècle, dans le cadre des rapports entre le langage et la pensée. L’ordre des mots, c’est en effet une succession linéaire chargée de traduire la pensée, qui, elle, est instantanée. Une conception commune au XVIIIe se dessine clairement ici: la caractéristique première du langage comme système de signes, c’est sa linéarité ; cette linéarité intrinsèque distingue le langage d’autres systèmes de signes, comme la peinture. Mais, surtout, elle l’oppose à la pensée ; or, à l’âge classique, le langage n’est pas perçu dans son fonctionnement propre en tant que système, mais comme l’instrument de représentation de la pensée. Traiter de l’ordre des mots, ce n’est dès lors plus examiner un point de grammaire, c’est élaborer une théorie de la signification, c’est-à-dire une description des rapports entre les objets du monde, la pensée et le langage. Michel Foucault va plus loin, qui définit la grammaire générale dans son ensemble comme « l’étude de l’ordre verbal dans son rapport à la simultanéité qu’elle a pour charge de représenter » [Foucault 1966 : 97].

L’autre difficulté majeure que présentent pour nous les textes du XVIIIe sur l’ordre des mots est l’absence de délimitation claire du champ d’investigation. Il s’agit, le plus souvent, de l’ordre des mots en français, ou d’une comparaison entre l’ordre des mots du français et celui du latin ; mais nous avons affaire la plupart du temps à des séries d’exemples plutôt qu’à des démonstrations générales. Il est également difficile de déceler chez les auteurs qui nous occupent une distinction entre les différentes formes sous lesquelles se manifeste la langue. La langue écrite sert bien évidemment de référence, comme c’est d’ailleurs le cas de manière générale dans la pensée classique. Mais des exemples tirés de la langue orale sont également utilisés dans les démonstrations, sans que soit évoquée une possible différence entre l’ordre qui se manifeste dans l’expression orale et celui que l’on rencontre dans l’expression écrite.

On le voit, la complexité de la controverse sur l’ordre des mots vient en partie de l’absence de définition claire de l’objet du débat. On pourrait résumer les choses en disant que, pour le XVIIIe siècle, étudier l’ordre des mots c’est étudier la manière dont, dans le processus langagier, une entité immatérielle et instantanée — la pensée — est traduite en une entité matérielle — les sons du langage ou les mots — qui se présente nécessairement en une succession linéaire, elle-même régie par des lois qu’il s’agit de découvrir.

2.2. Aperçu historique

2.2.1. Les différents paradigmes

La notion d’ordre des mots a considérablement varié au cours du temps ; il faut prendre avec la plus extrême prudence les textes qui la présentent comme étant toujours le même objet, toujours le même concept. Beauzée, comme d’autres, fait un usage abondant de citations d’auteurs antiques censées démontrer que sa façon d’envisager l’ordre des mots a la caution des plus grands, et surtout qu’elle a valeur d’universalité. En effet ces auteurs, bien qu’étudiant l’ordre des mots en latin (c’est-à-dire un ordre bien différent de celui qui a cours en français), seraient parvenus aux mêmes conclusions que Beauzée lui-même ! Il s’agit là de toute évidence d’une utilisation abusive de textes faisant allusion à la problématique de l’ordre des mots ; textes qui sont, par ailleurs, fort peu nombreux dans la littérature antique.

Pour rendre compte de l’évolution de la notion dans le temps, nous nous baserons sur l’un des ouvrages les plus importants pour cette problématique, celui de Roberto Pellerey7. Pellerey utilise en effet le principe du paradigme tel qu’il a été défini pour le champ des sciences « dures » par Thomas Kuhn dans La structure des révolutions scientifiques8. L’idée de Pellerey consiste précisément à s’affranchir de la vision qu’ont les théoriciens de l’ordre des mots du XVIIIe concernant l’histoire de cette question, pour dégager les spécificités de la période classique dans la façon d’envisager le problème. Seule une compréhension claire de cette spécificité permettra en effet d’expliquer l’importance qu’a prise, au Siècle des lumières surtout, le débat sur un point auparavant considéré comme mineur.

Pellerey distingue ainsi, dans l’histoire de la problématique de l’ordre des mots, quatre moments, ou quatre paradigmes si l’on s’en tient à la terminologie de Kuhn.

Le premier paradigme, le paradigme classique ou ancien (nous reviendrons dans la suite de ce chapitre sur les détails de chacune de ces périodes), serait caractérisé par les traits suivants : la notion d’ordre des mots n’existe pas au sens moderne ; la logique et la grammaire constituent des disciplines autonomes.

Le second paradigme serait, toujours selon les termes de Pellerey, le paradigme médiéval-roman (jusqu’au XVIe siècle), caractérisé notamment par le fait que la notion de construction s’applique uniquement au rapport entre deux termes.

Le troisième paradigme, celui qui va nous occuper dans ce travail, est le paradigme rationaliste-moderne (XVIIe, XVIIIe et début XIXe), dans lequel l’ordre des mots devient la partie centrale de la construction, et où la logique, la grammaire et l’ontologie sont étroitement liées.

Le dernier paradigme (XIXe-XXe) est le paradigme relativiste-contemporain: la logique et la grammaire sont à nouveau dissociées ; le discours est considéré en tant qu’énonciation, et non plus seulement comme la traduction de la pensée.

L’avantage de cette méthode réside bien sûr dans la clarification qu’elle entraîne, puisqu’elle permet de distinguer plusieurs théories dans ce qui semblait n’en former qu’une. Elle présente par contre le danger d’un « excès de clarification » : le fait de « découper » l’histoire d’un concept en unités distinctes entraîne nécessairement l’impression d’une grande stabilité théorique au sein de chaque période, puisque c’est au nom de cette stabilité même qu’on en a fait un paradigme spécifique. Dans le cas qui nous occupe, à savoir la période classique, cette manière de considérer les choses présente le risque de minimiser les changements majeurs de perspective qui sont survenus entre le début du XVIIe et la fin du XVIIIe. Faire d’une si longue période un tout homogène par-delà les différences qui s’y manifestent est en ce sens difficile à soutenir. Cela n’enlève rien au fait que, comme nous aurons l’occasion de nous en rendre compte, les oppositions qui se dessinent entre les différents courants de pensée n’empêchent pas les accords plus profonds, qu’on pourrait dire accords objectifs, entre des doctrines apparemment antagonistes. Il faut, avant d’en arriver là, retracer brièvement le parcours de la notion d’ordre des mots depuis l’Antiquité, où elle apparaît, jusqu’au Siècle des lumières.

2.2.2. Antiquité et Moyen Age

En Grèce antique, s’il existe dans la langue grecque une grande souplesse dans l’ordre des mots, il faut bien admettre que les préoccupations syntaxiques des théoriciens de la langue sont extrêmement réduites. Le langage est perçu avant tout comme l’ensemble des mots. Lorsque la notion d’ordre des mots est abordée, chez Denys d’Halicarnasse par exemple, c’est essentiellement dans sa dimension strictement grammaticale, c’est-à-dire dans le cadre des catégories de mots (noms, verbes) et non dans celui des catégories logiques. Chez Aristote, l’ordre des mots relève avant tout de la rhétorique et non d’une dimension ontologique. Il en va de même pour Cicéron ou pour Quintilien: l’ordre des mots est considéré dans son rapport aux stratégies argumentatives ; il convient ainsi de placer le mot jour avant le mot nuit, le mot homme avant le mot femme, etc.

C’est sans doute Priscien qui ouvre la voie à un rapprochement entre les catégories grammaticales et ontologiques, en posant que le sujet grammatical renvoie à la substance. Cette idée connaîtra une fortune considérable au Moyen Age, sous la forme de la théorie scolastique de l’ordo naturalis, qui fait de l’ordre des mots le reflet des catégories logiques. La notion d’ordre des mots se fonde à l’époque médiévale sur l’idée que la substance doit précéder l’accident. Mais il faut bien préciser qu’une telle conception ne vaut que pour les rapports entre deux termes, et n’exprime pas la nécessité d’établir un ordre linéaire précis pour l’ensemble de la phrase.

Outre cette dimension logique, issue de l’aristotélisme, l’évolution de la langue française elle-même ouvre la voie à de nouvelles façons d’envisager l’ordre des mots. La disparition progressive des flexions (aux environs du XIVe siècle) est « compensée » par le développement d’un ordre fixe chargé d’exprimer les rapports grammaticaux. Il semble toutefois qu’un ordre relativement fixe se soit imposé dès le bas latin, alors même que les flexions existaient encore9. L’ordre qui s’impose peu à peu est un ordre du type sujet-verbe-objet, qui, s’il reste majoritaire dans notre langue, n’est bien sûr en aucun cas une règle sans exceptions.

2.2.3. Le XVIe siècle

Les changements dans les conceptions que l’on se fait de l’ordre des mots sont de plusieurs ordres, et ils ont plusieurs sources : ils peuvent provenir d’un changement historique dans la langue, comme c’est le cas avec la disparition des flexions en français, mais ils peuvent aussi être la conséquence d’une évolution dans le domaine intellectuel, voire d’un bouleversement dans la sphère politique. C’est ce dernier cas de figure qui se présente au XVIe siècle : on cherche alors à doter le français d’un statut comparable à celui du latin, qui reste la langue dominante pour les fonctions « hautes », dans le domaine du savoir en particulier. L’ordre des mots est perçu à ce moment-là comme l’un des terrains sur lesquels une « défense et illustration » de la langue française peut se construire. Bien plus qu’un simple point de grammaire, l’ordre des mots est pour le XVIe siècle un espace où s’exprime l’idéologie d’un pays qui cherche à s’affirmer10.

Le premier théoricien à affirmer la valeur du français en se basant sur l’ordre des mots est Louis Meigret, en 155011. On rencontre pour la première fois l’idée d’un ordre « naturel ». Cet ordre consiste essentiellement pour Meigret à placer le sujet avant le verbe ; il ne s’agit pas encore, on le voit, de la conception que s’en fera le XVIIIe. Mais, déjà, la dimension idéologique de la théorie de l’ordre des mots est en place : les langues peuvent être comparées entre elles, on peut en établir la « valeur » en se fondant sur la syntaxe et non plus sur le vocabulaire. Quant à l’ordre des mots du français, il correspondrait aux catégories logiques, contrairement à l’ordre latin.

On le voit, il est assez périlleux de considérer le XVIe siècle comme relevant du même paradigme que le Moyen Age ; cette difficulté vient du fait que, si le traitement de la question de l’ordre des mots n’a guère évolué sur le plan grammatical ou philosophique, la dimension idéologique et politique en a au contraire été bouleversée. La méthode consistant à délimiter de grandes périodes homogènes trouve là encore ses limites, car elle se heurte à la nature nécessairement multidimensionnelle de tout problème concernant le langage. Les différentes catégories de pensée sur lesquelles se fonde la question de l’ordre des mots — les catégories idéologique, grammaticale, ontologique, philosophique, etc. — n’évoluent pas toutes nécessairement de la même façon, ni au même rythme.

2.2.4. Le XVIIe siècle

Le XVIIe siècle cherche, dans le domaine du langage, à se démarquer aussi bien du modèle latin traditionnel que du XVIe siècle, auquel il oppose sa recherche de la précision et de l’« épuration » du vocabulaire, s’opposant au foisonnement verbal et à l’abondante activité de création lexicale du siècle précédent. Dans le domaine de l’ordre des mots, un changement profond intervient, en ce sens que le concept cesse de renvoyer essentiellement au rapport qui se noue entre deux mots, pour désigner désormais la place des mots dans la succession linéaire de la proposition. Cette modification du point de vue est due pour une part importante à la querelle dite des Anciens et des Modernes : la comparaison entre les langues devient un objet central du débat intellectuel ; la notion de valeur d’une langue, pour le moins contestable à nos yeux12, tend à s’imposer comme une évidence. Il ne s’agit plus de savoir s’il est pertinent d’affirmer la supériorité de telle langue sur telle autre ; il faut seulement décider des critères sur lesquels une telle comparaison peut s’appuyer. L’ordre des mots devient rapidement un argument fondamental aux yeux des partisans du français. Désormais considéré comme l’un des plus sûrs indices de la valeur d’une langue, il acquiert le statut de concept linguistique à part entière.

Une étape majeure est franchie avec la Grammaire dite de Port-Royal, en 166013. L’idée selon laquelle existerait en français un ordre « direct » dans la construction de la phrase va se trouver grandement confortée, même si Port-Royal ne cherche pas particulièrement à démontrer la supériorité du français. La nouveauté réside plutôt dans l’application au domaine grammatical du schéma philosophique qu’est le rationalisme. Le rationalisme pose, selon Pellerey14, l’isomorphisme entre la réalité, la pensée et la langue : la structure du réel se reflète dans les catégories intellectuelles, qui elles-mêmes se reflètent dans le langage. L’ordre grammatical et l’ordre logique sont unifiés, notamment autour de la notion de sujet et d’attribut, qui deviennent des catégories logiques autant que des éléments grammaticaux.

Cette unification des divers niveaux d’analyse est portée à son plus haut point chez des auteurs qui tentent de démontrer la supériorité du français sur le latin. C’est le cas notamment avec Le Laboureur, dans un ouvrage publié en 1669 et dont le titre est significatif, Avantages de la langue française sur la langue latine. Le Laboureur est important à plus d’un titre : il est le premier à considérer l’ordre des mots comme un élément fondamental du processus langagier ; mais, surtout, il affirme que le déroulement de la phrase en français est conforme à l’ordre de succession des pensées. Pour parvenir à une telle conclusion, il faut passer par un certain nombre d’éléments théoriques que le rationalisme a développés : premièrement, la pensée doit être conçue comme linéaire, c’est-à-dire se construisant selon un processus logique de déroulement15. Deuxièmement, il faut que la pensée soit considérée comme un mécanisme universel, régi en tout temps et en tout lieu par les mêmes lois fondamentales, celles de la raison, elle-même universelle.

Une fois admis ces présupposés, les différences entre les langues peuvent être aisément définies, puisqu’il suffit de rapporter les procédés particuliers de chaque idiome aux universaux de la logique et de la raison. Ainsi en vient-on à dire que, la pensée étant partout la même, certaines langues en suivent le déroulement, alors que d’autres s’en éloignent16. L’isomorphisme entre langage et pensée conduit à mettre en valeur l’ordre sujet-verbe-objet : le sujet renvoie à la substance ; le verbe à la modification de cette substance ; l’objet au résultat de cette modification. Aristote sert de caution philosophique au rapprochement de niveaux apparemment hétérogènes. Le passage de la sphère logique à la sphère langagière se fait précisément au nom d’une nécessité logique : il faut évoquer la substance avant sa modification, la modification avant son résultat ; l’ordre hiérarchique et l’ordre spatial se confondent. L’une des conséquences absurdes à nos yeux d’une telle façon d’envisager les rapports entre pensée et langage est que les malheureux Romains étaient condamnés à penser selon l’ordre immuable de la raison et à s’exprimer autrement ; ainsi Cicéron pensait-il en quelque sorte en français avant de s’exprimer en latin ! De telles affirmations sont encore fréquentes au XVIIIe, même si, nous le verrons, les rapports entre pensée et langage sont envisagés sous un angle différent.

A partir de Le Laboureur et de ses successeurs, la problématique de l’ordre des mots va tendre à dominer tout discours sur la syntaxe et à occuper une place de premier plan dans la réflexion linguistique en général. Le développement de la théorie de l’ordre direct, dans le rapprochement que celle-ci effectue entre la doctrine rationaliste et la grammaire, contribue à renforcer la dimension philosophique de la réflexion grammaticale et linguistique. Le XVIIIe marquera l’apogée de ce mouvement, à tel point qu’on utilise souvent, pour désigner les grammairiens du Siècle des lumières, l’expression de grammairiens-philosophes. Le mouvement est par ailleurs à double sens, les philosophes ou les mathématiciens commençant à se faire eux-mêmes grammairiens.

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Written by fjulliard

octobre 28, 2008 à 12 h 24 min

Publié dans Beauzée

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